Opisthotonos ou cette étrange courbe du corps

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Opisthotonos pendant une grande crise hystérique ( photo non datée, A. Londe)

Ébréché de l’intérieur. Thanatos aux hospices

À l’envers, je culbute nos courbes.

Ouroboros extatique de mes nerfs

Tensions, torsions cataclysmiques.

Hypnagogie renversée, rétractée

Je vous vois les yeux grands fermés.

Lourdes extases qui me sidèrent.

Mon âme capturée, envolée,

Effraction de la douleur crispée,

Apnée du son,

Tétanie de l’en-bas

Oubli solitaire

Je crache sourde dans ma gueule,

Douleur trouble sans écume

Racines saccagées dans les fouilles, dans les failles,

Dans les entrailles de mes émois.

 

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J’écris rarement des poèmes mais j’avais envie de partager un peu de cette écriture. L’inspiration m’est venue après une phase de lectures sur l’hystérie. Je recommande tout  particulièrement sur le sujet :

Charcot, Jean-Martin. Quand la foi guérit.

Didi-Huberman, Georges. Invention de l’hystérie, Charcot et l’Iconographie photographique de la Salpêtrière

Freud, Sigmund. Œuvres Complètes (Tome 1). On y découvre sa découverte des cas d’hystérie lors de sa rencontre déterminante avec Charcot à la Salpêtrière.

 

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Ce qui a surgi à Bruges

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Le long d’un canal, au loin le Beffroi.

J’essaie d’oublier mais ça reste dans ma tête.

Ray dans Bons baisers de Bruges (2008) de Martin McDonagh

Tout récemment, j’ai décidé de m’offrir une escapade d’une journée à Bruges. Je n’y avais jamais mis les pieds jusqu’à maintenant et j’espérais un jour en faire la visite. J’avais envie de vivre l’expérience égoïstement, la vivre purement sans avoir à devoir m’adapter au rythme et aux envies d’un autre.

Je suis partie avec en tête le fantasme d’une ville mélancolique, pensant au tableau symboliste Bruges-la-Morte en hommage au poète Georges Rodenbach et aussi au « Fucking Bruges » prononcé inlassablement par Ray, tueur à gages dépressif incarné par Colin Farrell dans le noir et excellent film Bons Baisers de Bruges (From Bruges) de Martin McDonagh. Qu’est-ce qui allait ressortir de cette expérience ? Est-ce que je verrai la ville dans ce qu’elle me provoque ou bien telle que je persiste à me la fantasmer ? Les groupes de touristes pourraient-il parasiter mon désir de vivre Bruges en moi-même ?

Je suis arrivée, un jour très nuageux et légèrement pluvieux. Pas de surprise. Je ressens l’échelle d’une petite ville, je me rends sur la place du Marché, devant le Beffroi. Je me sens bien parmi les pavés, les nuages tristes, les pierres et le calme ambiant (la visite en pleine semaine a sans doute faciliter les choses).

Mon réflexe immédiat est de m’installer quelque part, de prendre le temps. La ville n’est pas grande et j’ai envie de faire des pauses ponctuelles dans des lieux doux et réconfortants, contrastant avec ce ciel gris sale. J’ai l’agréable surprise de découvrir que cette petite ville possède une réserve non négligeable de salons de thé.

J’ai flâné toute la journée et par moment, j’étais même seule à longer des canaux. Le calme et la faible densité se sont avérés très dépaysants pour la parisienne que je suis.

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Au loin, le vieux quartier Van Eyck.

Et puis, tout en marchant et flottant dans mes pensées, je regarde distraitement des cygnes barbotant puis, soudain, ils s’élancent en volée. Et c’est à ce moment-là que quelque chose a surgi à Bruges…

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Un flot de pensées dirigé, plongé dans l’enfance. Me reviennent des images du Merveilleux voyage de Nils Olgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.  Petite, je me régalais de l’adaptation en animé japonais. Il y a un peu plus d’un an, j’ai récupéré une première édition, tout à fait par hasard, lors d’un séjour en Suède. Un libraire de livres d’occasion qui allait fermer boutique définitivement, offrait gratuitement ses livres à qui voulait bien les récupérer. Je me revois me diriger vers les étagères de romans espérant sans trop y croire, y trouver des copies de Lagerlöf dont je possédais déjà une traduction éditée chez Actes Sud. Les suédois du coin sont affairés à récupérer d’autres ouvrages, je suis seule face aux copies dont je ne cerne aucun mot, je ne sais pas à ce moment là que j’ai sous les yeux les deux tomes d’une première édition originale, cette belle surprise aura lieu quelques heures plus tard. Ces ouvrages attirent mon œil ; je suis fascinée par les couvertures tissées vert olive, par l’illustration de la volée d’oies, par le petit Nils au bonnet rouge orangé éclatant. Je veux m’emparer de ces livres dont je ne comprends pas un traître mot comme si je cherchais à m’accrocher à un bout insaisissable de mon enfance, comme si je pouvais me rattacher, me raccorder à cette enfant que j’étais et à son imagination sauvage. Posséder ses livres, toucher le tissage, c’était effleurer un peu du territoire farouche et libre de l’enfance.

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Les oies sur le canal, à Bruges. Mes pensées prennent une autre tournure plus sombre car je suis prise d’angoisse soudainement ; cette fois-ci mon esprit fait défiler des métamorphoses tristes de contes à la chute tragique. Je pense inévitablement au ballet du Lac des cygnes. Émergent des images d’acte blanc de ballet avec leurs scènes morbides au long tutu blanc virginal et morbide.  D’un côté, je suis emplie d’un sentiment de tristesse pesante et d’un autre, d’un certain réconfort d’être loin de mon enfance et heureuse de capturer ces instants solaires et sauvages d’évasion enfantine. Un peu comme une métamorphose, je me sens saisie d’un entre-deux qui me dépasse, entre douceur et douleur, à Bruges.

Interlude en orange et noir : la (ci)trouille de Washington Irving

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Ichabod Crane, en hommage à Washington Irving (1865), William John Wilgus

En cette période orange et noire d’Halloween, il me prend l’envie de glisser ici et de mettre au devant de la scène ce cher Washington Irving (1783-1859), l’un des pères fondateurs de la nouvelle fantastique américaine. Grand voyageur et conteur hors pair, cet écrivain a précédé Edgar Allan Poe dans les contrées du conte noir à l’américaine.

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Portrait de Washington Irving (1809), John Wesley Jarvis

Puisant dans les märchens (contes folkloriques allemands) au début du 19ème siècle, Irving a mis au goût du jour le motif  littéraire/récit-cadre de la veillée au coin du feu devant lequel chacun se raconte des histoires à faire frissonner. Il a d’ailleurs été une influence majeure sur les nouvelles fantastiques de Charles Dickens qui était un grand admirateur de son œuvre.

Même aux États-Unis, le nom d’Irving se fait très discret, comme éclipsé par sa création qui est l’une des figures emblématiques d’Halloween : le Cavalier sans tête (The Headless Horseman) qui poursuit ses victimes avec une citrouille en guise de substitut à sa tête manquante. Inspiré par le personnage du Chasseur sauvage, figure issue du folklore allemand,  Irving est en effet l’auteur de la nouvelle La Légende du Val Dormant (The Legend of Sleep Hollow, extrait du recueil Le Livre d’esquisses de Geoffrey Crayon, Gent. 1819) et dont Tim Burton a fait une remarquable adaptation libre.

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Photogramme du film Sleepy Hollow  (Mandalay Pictures, American Zoetrope)

Notre histoire se déroule à l’automne, en Nouvelle-Angleterre où une légende veut que rôde le fantôme du Cavalier sans tête qui décapite ses victimes pour compenser la tête qu’il aurait perdu pendant la Guerre d’Indépendance américaine. Légende ou réalité, toujours est-il que l’arrogant instituteur Ichabod Crane, fraîchement installé et fervent prétendant de la belle et riche Katrina Van Tassel, s’est mystérieusement volatilisé en pleine nuit, en pleine forêt, en plein Halloween. Spooky !

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Le Cauchemar (The Nightmare) de Henri Füssli (1784, Detroit Institute of Arts)

Bien que dépossédé de son crâne qui est le motif central des Vanités picturales, le Cavalier sans tête incarne ironiquement l’injonction du memento mori, « n’oublie pas que tu vas mourir ». Figure nocturne psychopompe, il cavale la nuit, pétrifie sa victime, lui fait dresser les cheveux sur la tête qu’il convoite. Une cavalcade nocturne et cauchemardesque, se révélant littéralement une variante du mythe folklorique du nightmare (cauchemar, en anglais) soit cette jument (mare) de la nuit (night) qui surgit et immobilise ses victimes.

Et dans la nuit, le galop macabre reprend de plus belle…

Bonne veillée !

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Pour se distraire, une nuit prochaine :

*Sleepy Hollow (1999) de Tim Burton : adaptation cinématographique qui diffère de la nouvelle d’Irving avec une photographie magnifique et un Johnny Depp en grande forme.

*Les aventures de Monsieur Crapaud et d’Ichabod Crane (1949) de Clyde Geronimi : adaptation fidèle et perle des productions Disney de cette époque.

Et à la bougie :

*Irving, Washington. Le Livre d’esquisses de Geoffrey Crayon, Gent. Recueil d’histoires pittoresques, merveilleuses ou fantastiques ponctué du point de vue de Geoffrey Crayon, américain en visite dans la vieille Europe. Les plus célèbres histoires sont La légende du Val Dormant et Rip Van Winkle dont l’artiste anglais Arthur Rackham a créé de fabuleuses illustrations avec ses fameux arbres anthropomorphes aux troncs et branches tordus.

Fringale par temps lugubre

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La Brioche (1763) de Jean-Baptiste Siméon Chardin

            Ça y est, nous y sommes : depuis peu, le temps lugubre commence à s’installer pour les quelques mois à venir. Outre, le fait de vouloir buller et cocooner chez soi lorsque l’occasion se présente, l’envie de manger plus s’installe également. Du chaud, du fondant, de l’onctueux, du moelleux, du restaurateur, du réconfortant : pourvu qu’au parfum et à la première pleine bouchée, je me sente enveloppée et déjà satisfaite de comment tout cela va me remplir.

La brioche me convient bien en ce temps gris de plomb et à l’humeur gloutonne qu’il provoque. En détacher les boules à pleines mains, en déchirer la mie filante, en dénouer le tressage, c’est déjà les prémisses du remplissage et du réconfort, peut-être un peu comme un retour nostalgique au contact du corps maternel, au plus proche du sentir et du toucher.

Mes lectures prennent également une tournure plus gourmande par temps morose et froid. Je vis par procuration les descriptions de plats ou d’aliments, comme si les mots se faisaient alléchants, devenaient les contenants et contenus d’un penchant fébrile et goinfre. Aussi, parce que je ne peux pas avoir le plaisir du partage de mets avec toi, cher(e) lecteur/trice, je te propose de déguster avec moi une sélection de mots méticuleusement choisis pour se réconforter du temps maussade, de le substituer au temps de quelques mots de l’œil à bouche.

Avec la fragile délicatesse de Proust :

Mais quelquefois au lieu d’aller dans une ferme, nous montions jusqu’au haut de la falaise, et une fois arrivés et assis sur l’herbe, nous défaisions notre paquet de sandwiches et de gâteaux. Mes amies préféraient les sandwiches et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwiches au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919)

L’intimité touchante avec un fruit dans les souvenirs de Walter Benjamin :

Lorsque cette flamme était alimentée, la bonne mettait une pomme à cuire dans le petit four du poêle. (…) Je patientais alors jusqu’à ce que je crusse flairer l’odeur spumescente qui venait de la cellule de la journée d’hiver bien plus profonde et plus secrète que l’odeur du sapin le soir de Noël. Le fruit sombre et chaud était là, la pomme qui, familière et pourtant métamorphosée comme un ami intime qui était parti en voyage, s’approchait de moi. C’était le voyage à travers le sombre pays de la chaleur du poêle dont elle avait tiré les arômes de toutes les choses que le jour me réservait.

Walter Benjamin, « Matin d’hiver » dans Enfance Berlinoise (1933-35)

L’épisode récurrent et réconfortant du petit-déjeuner entre deux enquêtes pour Sherlock Holmes et son cher Watson :

Le couvert était mis et j’allais sonner quand Mme Hudson entra, apporta le thé et le café. Les éléments solides du repas arrivèrent peu après et, bientôt, nous nous trouvâmes à table, Holmes affamé, moi curieux et Phelps maussade et déprimé. Qu’est-ce que vous avez là-bas, Watson ?

-Des œufs au jambon.

(…)Holmes but une tasse de café, consacra un instant toute son attention à ses œufs au jambon, puis, allumant une cigarette, alla s’asseoir dans son fauteuil.

-Je vous expliquerai d’abord, dit-il, ce que j’ai fait et, ensuite, pourquoi je l’ai fait. Votre train parti, j’ai fait une ravissante promenade dans cette campagne du Surrey, qui est bien la plus jolie que je connaisse, et je suis allé prendre le thé au charmant petit village de Ripley, dans une auberge, où j’ai pris la précaution de remplir ma petite gourde de poche et de me faire préparer quelques sandwiches, que j’ai emportés.

Arthur Conan Doyle, Les Mémoires de Sherlock Holmes (1894)

Les manques actés ou la parole du deuil de (et sur) Barthes

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Roland Barthes (source photo IMDb)

        J’ai commencé à réellement m’intéresser à Roland Barthes sur le tard. Je m’investis essentiellement dans la lecture de ses textes sensibles. En fait, plus je m’immerge dans son écriture, plus je le considère comme un de mes « auteurs soignants » qui me fera cheminer sans doute tout au long de ma vie, un peu comme des compagnons de route. Barthes, lui, m’incite à la lecture en boucle, revenir sur ses mots pour comprendre ce qui me saisit si fortement en le lisant. Je viens tout récemment de relire La Chambre claire et Soirées de Paris, l’un de ses textes posthumes. Mélancolie et amertume parcourent ces deux textes. La Chambre claire rend notamment compte du regard subjectif volubile, le punctum, et surtout ce texte est traversé en filigrane par la figure fantomatique de « Mam », mère de Barthes dont la disparition a été le déclencheur de cette analyse singulière du regard porté sur la photographie. Barthes nourrissait un dévouement et un attachement très profonds à sa mère au point que le décès de celle-ci l’a saisi d’une vulnérabilité et d’une détresse morbides :

J’ai eu le cœur gonflé de tristesse, presque de désespoir ; je pensais à mam, au cimetière où elle était, non loin, à la « Vie ». Je sentais ce gonflement romantique comme une valeur et j’étais triste de ne pas pouvoir jamais le dire, « valant toujours plus que ce que j’écris » (thème du cours) ; désespéré aussi de ne me sentir bien ni à Paris, ni ici, ni en voyage ; sans abri véritable.

Cette carence liée à l’absence maternelle sonne comme une douleur sourde et lancinante dont le contenu émotionnel est enveloppé en paroles actées dans ses notes. Il y a des histoires d’amours avortées et des désirs contrariés qui y sont aussi consignés, rendus ici et là par une humeur amère, témoignant de rendez-vous ratés et d’actes manqués sur un infime pas grand-chose, d’infortunés concours de circonstances. Ses pensées tristes, parfois même pathétiques, m’empoignent comme si les mots régurgitaient ma propre expérience âpre du désarroi solitaire.

 

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Et puis, à chaque fois que je lis un article reprécisant les circonstances de son décès en 1980 (il a été renversé par une camionnette de blanchisserie), je me sens encombrée, embarrassée de ce détail de trop dont les mots sonnent sordides et pathétiques. Un détail laid qui pointe du doigt, une gifle froide et grotesque, renvoyant à l’aberration d’un banal accident. À croire qu’il y a ce besoin de dire et de redire parce que l’incongruité au contact de cette tragédie met en hébétude.

Pour (re) découvrir:

*Barthes, Roland. La Chambre claire (1980).

*Barthes, R. Incidents (1987).

*Barthes, R. Journal de deuil (2009).

*Mavor, Carol. Reading Boyishly : Roland Barthes, J. M. Barrie, Jacques Henri Lartigue, Marcel Proust, and D. W. Winnicott (2008).

Le fond des odeurs

Pot Pourri, 1897 (oil on canvas)

Pot-pourri, Herbert Draper (1897, collection privée)

Les flux d’air nauséabond et les miasmes circulent, aspirés par les escaliers. Ils se déversent sur les terrasses, refluent et stagnent dans les angles de salles.

Alain Corbin, Le miasme et la jonquille.

Il y a des odeurs qui prennent au piège ; certaines parce que trop intenses, d’autres parce que particulièrement intolérables et, en de rares occasions plus malchanceuses, lorsque ces deux caractéristiques sont combinées. Je me décide enfin à puiser dans les mots pour tenter de racler au plus profond d’eux ce qui me parcourt des narines à la tête quand l’odeur se fait événement.

À ce titre, je considère que Paris est une niche à odeurs, bien plus que d’autres grandes villes occidentales  que j’ai visitées jusqu’à maintenant qu’il s’agisse de New-York, San Francisco, Londres, Stockholm ou Athènes. Impossible de ne pas s’y sentir surexposé en matière de senteurs. La forte densité et la promiscuité inévitable liée à l’organisation spatiale souvent exiguë (rues, métro, disposition des tables dans les cafés et restaurants) font sans doute partie des facteurs facilitateurs à la fréquence de cette surexposition troublante.

Rien d’étonnant à ce que Patrick Süskind ait choisi la capitale comme territoire olfactif  pour son Parfum. Si cette ville possède bien un ventre, alors à cet égard, elle porte également en elle des entrailles, sans doute quelque peu pourries. Ses interstices et recoins répandent ici et là une haleine fétide qui macère et s’épanouit dans l’air comme lorsque se dissout un petit cube de bouillon plongée dans une casserole.

Ces relents viennent envahir la zone d’intimité minimale jusqu’au saisissement : elle persiste, vous imprègne, vous charrie. Dès lors, ça sent mauvais, ça pue, ça cocotte, ça fouette, ça schmoute, ça schlingue.

Quand ces émanations infectes me prennent plus qu’au nez, elles  me montent à la tête, à l’esprit au point qu’involontairement, je les visualise, je les géolocalise dans une texture.

Dans le bus, mon voisin a une odeur corporelle forte et piquante. J’y cerne le mélange du cuir de sa veste trop souvent portée, mêlé à sa sueur qui porte une trace de renfermé, peut-être provenant justement des vêtements. Par contamination, je me mets moi-même à transpirer. L’émanation de cet homme est si musquée que je me sens comme en train de chuter dans une vieille chaussette fatiguée et boulochée.

Une femme au parfum très vanillé en chemin. À son passage, la mémoire de l’odeur chaleureuse de la pâtisserie enfournée n’existe plus ; pour moi, l’odeur a tourné, s’est mal réchauffée au contact de l’épiderme. Je suis prise d’une vision qui me dégoûte dans laquelle une fine peau se dépose sur la surface du lait prêt à déborder de la casserole. Je commence à croire que la fragrance de cette autre imbibe mes pores, m’enveloppe si fort que je pressens les prémisses d’une claustrophobie.

Dans le magasin Gibert Joseph, cet éternel fumet de vieux garçon collectionneur règne puissamment dans les rayons de musique classique et jazz. Un bouquet de rance, de vêtements trop portés, d’urine, et peut-être de sperme, imprègnent les lieux. Me vient en tête, une vieille charentaise imprégnée d’urine ou de me dire « ça sent le vieux fauteuil ici ».

 Autant d’épisodes triviaux de sollicitations olfactives et de petites solitudes, jour après jour.

*À lire pour s’enivrer :

Corbin, Alain. Le Miasme et la jonquille (1982) : historien des sensibilités, Corbin retrace l’histoire des odeurs en France, de l’excrémentiel aux mesures d’assainissement et à l’hygiénisme bourgeois.

Süskind, Patrick. Le Parfum (1985) : Dans le Paris du 18ème siècle, Grenouille cherche à créer le parfum absolu à n’importe quel prix quitte à en venir aux meurtres en série.

Le goût des couleurs

On dit que la couleur, c’est, d’une certaine manière, la pulsion.

Roland Barthes (Le degré zéro du coloriage, article de 1978)

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Nuanciers d’un atelier de la Manufacture des Gobelins

       Quand je suis face à une gamme de couleurs qui me fait l’effet d’une scénographie harmonieuse, mon regard est hypnotisé et mon esprit vibre curieusement. Je balaie avec gloutonnerie l’agencement des couleurs, j’ai souvent du mal à canaliser mon excitation et j’essaie de me tempérer pour déguster des yeux les nuances et les alliances chromatiques. Une sorte de mouvement intérieur confus à mi-chemin entre l’affolement et l’hyperstimulation qui s’active à créer avec frénésie des combinaisons multiples. Ces micro événements d’extases maniaques, je les réprouve comme des parasites tellement l’intensité est forte. J’aimerais les étouffer tant ce qui se met au travail me semble disproportionné et décalé par rapport à ce que je suppose d’une norme tempérée. Un état entre furie et extase, donc. Furieuse d’être dans tous mes états, de sur-voir les couleurs, de sur-réagir, de vouloir goûter les couleurs comme si c’étaient des textures tout en tentant de canaliser cette intensité spontanée.

Devant la vitrine d’une pâtisserie, je lèche des yeux les étalages de mignardises colorées. Macarons, guimauves, pâtes de fruits : peu importe la forme, seul prime l’éventail des couleurs qui se donne à voir. Chez le glacier, j’évalue la disposition des bacs de parfums des crèmes et des sorbets. Dans une boutique dédiée au textile, je vibre en regardant le camaïeu des pompons de passementerie suspendus. Une sorte de fièvre comme si la contiguïté des suites de couleurs appelait cette étrange gloutonnerie visuelle. S’il y a une palette pastel, je me régale de façon sauvage à recomposer goulûment des touches d’une œuvre de Fragonard. Si c’est un camaïeu, j’ai envie de toucher, de touiller la matière pour diluer les différences chromatiques entre elles. La relation subtile entre couleur et texture, cet amalgame sensible, me happe et me bouleverse. Ce n’est pas tant l’idée d’une pâtisserie ou d’un parfum de glace qui active cette ébullition mais ce rapport sensuel qui m’ébranle à la limite d’une épiphanie spirituelle ! C’est par cette mise en bouche de l’œil que guette chez moi la gourmandise.

*A lire pour cultiver la curiosité des couleurs :

Gallienne, Amandine. Les 100 mots de la couleur (2017).

Pastoureau, Michel et Simonnet, Dominique. Le petit livre des couleurs (2005). + Toute la collection de livres dédiés à des couleurs spécifiques par Pastoureau.

Saint-Clair Kassia, The Secret Lives of Color (2018).

Street, Ben. A History of art in four colours (2018).