Le fond des odeurs

Pot Pourri, 1897 (oil on canvas)

Pot-pourri, Herbert Draper (1897, collection privée)

Les flux d’air nauséabond et les miasmes circulent, aspirés par les escaliers. Ils se déversent sur les terrasses, refluent et stagnent dans les angles de salles.

Alain Corbin, Le miasme et la jonquille.

Il y a des odeurs qui prennent au piège ; certaines parce que trop intenses, d’autres parce que particulièrement intolérables et, en de rares occasions plus malchanceuses, lorsque ces deux caractéristiques sont combinées. Je me décide enfin à puiser dans les mots pour tenter de racler au plus profond d’eux ce qui me parcourt des narines à la tête quand l’odeur se fait événement.

À ce titre, je considère que Paris est une niche à odeurs, bien plus que d’autres grandes villes occidentales  que j’ai visitées jusqu’à maintenant qu’il s’agisse de New-York, San Francisco, Londres, Stockholm ou Athènes. Impossible de ne pas s’y sentir surexposé en matière de senteurs. La forte densité et la promiscuité inévitable liée à l’organisation spatiale souvent exiguë (rues, métro, disposition des tables dans les cafés et restaurants) font sans doute partie des facteurs facilitateurs à la fréquence de cette surexposition troublante.

Rien d’étonnant à ce que Patrick Süskind ait choisi la capitale comme territoire olfactif  pour son Parfum. Si cette ville possède bien un ventre, alors à cet égard, elle porte également en elle des entrailles, sans doute quelque peu pourries. Ses interstices et recoins répandent ici et là une haleine fétide qui macère et s’épanouit dans l’air comme lorsque se dissout un petit cube de bouillon plongée dans une casserole.

Ces relents viennent envahir la zone d’intimité minimale jusqu’au saisissement : elle persiste, vous imprègne, vous charrie. Dès lors, ça sent mauvais, ça pue, ça cocotte, ça fouette, ça schmoute, ça schlingue.

Quand ces émanations infectes me prennent plus qu’au nez, elles  me montent à la tête, à l’esprit au point qu’involontairement, je les visualise, je les géolocalise dans une texture.

Dans le bus, mon voisin a une odeur corporelle forte et piquante. J’y cerne le mélange du cuir de sa veste trop souvent portée, mêlé à sa sueur qui porte une trace de renfermé, peut-être provenant justement des vêtements. Par contamination, je me mets moi-même à transpirer. L’émanation de cet homme est si musquée que je me sens comme en train de chuter dans une vieille chaussette fatiguée et boulochée.

Une femme au parfum très vanillé en chemin. À son passage, la mémoire de l’odeur chaleureuse de la pâtisserie enfournée n’existe plus ; pour moi, l’odeur a tourné, s’est mal réchauffée au contact de l’épiderme. Je suis prise d’une vision qui me dégoûte dans laquelle une fine peau se dépose sur la surface du lait prêt à déborder de la casserole. Je commence à croire que la fragrance de cette autre imbibe mes pores, m’enveloppe si fort que je pressens les prémisses d’une claustrophobie.

Dans le magasin Gibert Joseph, cet éternel fumet de vieux garçon collectionneur règne puissamment dans les rayons de musique classique et jazz. Un bouquet de rance, de vêtements trop portés, d’urine, et peut-être de sperme, imprègnent les lieux. Me vient en tête, une vieille charentaise imprégnée d’urine ou de me dire « ça sent le vieux fauteuil ici ».

 Autant d’épisodes triviaux de sollicitations olfactives et de petites solitudes, jour après jour.

*À lire pour s’enivrer :

Corbin, Alain. Le Miasme et la jonquille (1982) : historien des sensibilités, Corbin retrace l’histoire des odeurs en France, de l’excrémentiel aux mesures d’assainissement et à l’hygiénisme bourgeois.

Süskind, Patrick. Le Parfum (1985) : Dans le Paris du 18ème siècle, Grenouille cherche à créer le parfum absolu à n’importe quel prix quitte à en venir aux meurtres en série.

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2 réflexions sur “Le fond des odeurs

  1. Votre article me fait penser à une créatrice de parfum, un « nez » qui s’inspire de toutes les odeurs des villes (je la revois encore, dans ce documentaire, en train de renifler l’urine sur le bord des trottoirs)… Dans le même sujet, une visite au musée du parfum à Paris permet aussi de mieux connaître leur travail.
    Bien à vous,
    Floriane

    Aimé par 1 personne

    1. Merci d’avoir respiré ce texte et je prends votre message comme un vrai compliment! 🙂 Je ne suis pas encore allée dans ce musée et il m’intrigue, en effet ! Si vous aimez les textes parfumés, je vous conseiller de visiter le bloc du « nez en l’air » de nezair qui, elle, est un vrai nez. Sa « vision olfactive » est atmosphérique, une petite pépite quand on est dans le sensible ! Amicalement, Pamela

      Aimé par 1 personne

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