Ce qui a surgi à Bruges

P1010908

Le long d’un canal, au loin le Beffroi.

J’essaie d’oublier mais ça reste dans ma tête.

Ray dans Bons baisers de Bruges (2008) de Martin McDonagh

Tout récemment, j’ai décidé de m’offrir une escapade d’une journée à Bruges. Je n’y avais jamais mis les pieds jusqu’à maintenant et j’espérais un jour en faire la visite. J’avais envie de vivre l’expérience égoïstement, la vivre purement sans avoir à devoir m’adapter au rythme et aux envies d’un autre.

Je suis partie avec en tête le fantasme d’une ville mélancolique, pensant au tableau symboliste Bruges-la-Morte en hommage au poète Georges Rodenbach et aussi au « Fucking Bruges » prononcé inlassablement par Ray, tueur à gages dépressif incarné par Colin Farrell dans le noir et excellent film Bons Baisers de Bruges (From Bruges) de Martin McDonagh. Qu’est-ce qui allait ressortir de cette expérience ? Est-ce que je verrai la ville dans ce qu’elle me provoque ou bien telle que je persiste à me la fantasmer ? Les groupes de touristes pourraient-il parasiter mon désir de vivre Bruges en moi-même ?

Je suis arrivée, un jour très nuageux et légèrement pluvieux. Pas de surprise. Je ressens l’échelle d’une petite ville, je me rends sur la place du Marché, devant le Beffroi. Je me sens bien parmi les pavés, les nuages tristes, les pierres et le calme ambiant (la visite en pleine semaine a sans doute faciliter les choses).

Mon réflexe immédiat est de m’installer quelque part, de prendre le temps. La ville n’est pas grande et j’ai envie de faire des pauses ponctuelles dans des lieux doux et réconfortants, contrastant avec ce ciel gris sale. J’ai l’agréable surprise de découvrir que cette petite ville possède une réserve non négligeable de salons de thé.

J’ai flâné toute la journée et par moment, j’étais même seule à longer des canaux. Le calme et la faible densité se sont avérés très dépaysants pour la parisienne que je suis.

P1010928

Au loin, le vieux quartier Van Eyck.

Et puis, tout en marchant et flottant dans mes pensées, je regarde distraitement des cygnes barbotant puis, soudain, ils s’élancent en volée. Et c’est à ce moment-là que quelque chose a surgi à Bruges…

P1010921

Un flot de pensées dirigé, plongé dans l’enfance. Me reviennent des images du Merveilleux voyage de Nils Olgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.  Petite, je me régalais de l’adaptation en animé japonais. Il y a un peu plus d’un an, j’ai récupéré une première édition, tout à fait par hasard, lors d’un séjour en Suède. Un libraire de livres d’occasion qui allait fermer boutique définitivement, offrait gratuitement ses livres à qui voulait bien les récupérer. Je me revois me diriger vers les étagères de romans espérant sans trop y croire, y trouver des copies de Lagerlöf dont je possédais déjà une traduction éditée chez Actes Sud. Les suédois du coin sont affairés à récupérer d’autres ouvrages, je suis seule face aux copies dont je ne cerne aucun mot, je ne sais pas à ce moment là que j’ai sous les yeux les deux tomes d’une première édition originale, cette belle surprise aura lieu quelques heures plus tard. Ces ouvrages attirent mon œil ; je suis fascinée par les couvertures tissées vert olive, par l’illustration de la volée d’oies, par le petit Nils au bonnet rouge orangé éclatant. Je veux m’emparer de ces livres dont je ne comprends pas un traître mot comme si je cherchais à m’accrocher à un bout insaisissable de mon enfance, comme si je pouvais me rattacher, me raccorder à cette enfant que j’étais et à son imagination sauvage. Posséder ses livres, toucher le tissage, c’était effleurer un peu du territoire farouche et libre de l’enfance.

P1020042

Les oies sur le canal, à Bruges. Mes pensées prennent une autre tournure plus sombre car je suis prise d’angoisse soudainement ; cette fois-ci mon esprit fait défiler des métamorphoses tristes de contes à la chute tragique. Je pense inévitablement au ballet du Lac des cygnes. Émergent des images d’acte blanc de ballet avec leurs scènes morbides au long tutu blanc virginal et morbide.  D’un côté, je suis emplie d’un sentiment de tristesse pesante et d’un autre, d’un certain réconfort d’être loin de mon enfance et heureuse de capturer ces instants solaires et sauvages d’évasion enfantine. Un peu comme une métamorphose, je me sens saisie d’un entre-deux qui me dépasse, entre douceur et douleur, à Bruges.

Publicités

2 réflexions sur “Ce qui a surgi à Bruges

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s