In/thé/rmezzo

teatime

       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

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Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

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La mélancolie de Charlie Brown

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« Quand on est vieux, on n’a plus besoin de s’acheter de la vaisselle ». Une phrase sage et désabusée d’une vieille dame, à quelques mètres de moi, admirant un set de tasses en porcelaine. La vie peut être éclatante, ébréchée et se briser comme de la porcelaine.

Je me suis prise d’empathie pour cette petite vieille qui, clairement, aurait aimé pouvoir goûter de nouveau le sursaut de s’offrir de la vaisselle. Elle connaît bien ce petit plaisir, elle a en eu le goût et l’expérience. Mais, de façon pragmatique, elle se retient sans amertume, en connaissance de cause : elle a déjà fait son temps et là où il y a cumul des années, il n’y a plus à s’encombrer ni le dos ni chez soi.

Cette clairvoyance m’a émue par le fait de constater, presque cliniquement, que l’acquisition du nouveau est futile quand on se sent s’approcher de la décrépiscence et de la mort. La conscience de l’inévitable décrépiscence, je l’ai saisi à 14 ans en lisant Le Portait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. J’ai vécu ce roman comme une rupture fondamentale dans ma façon de concevoir le temps. Je n’étais pas prise par la métamorphose qui gangrénait le portrait mais par la conscience cynique du personnage, trop conscient de sa jeunesse qui lui échappe et l’incite à s’émanciper des bonnes mœurs victoriennes.

Souvent, j’ai mes petits instants mélancoliques, où je me sens déjà trop vieille ou désabusée pour mon âge, malgré mon inexpérience de la vie. Une conscience pleine d’anxiété encombrante, un peu à la manière du Charlie Brown des Peanuts qui, bien qu’il se trimballe des kilos de questionnements, parvient à s’émerveiller des étoiles, même avec une pointe de mélancolie.

Il était une fois dans un château…

 

Pierres, pavés et nuages bas forment une forteresse grise et enveloppante au beau milieu du château. Seuls règnent le froid et le silence.

Statues et gargouilles, veilleuses solennelles, accueillent ma flânerie en toute quiétude. J’arpente les salles, entends mes pas résonner, alterne montées et descentes d’innombrables volées d’escaliers. Les meubles sont absents, seules d’étranges frises végétales et animales habillent les lieux. Un goût d’inachevé se prête à l’imagination, à sonder les recoins et les imposantes cheminées, à expérimenter la fertilité du vide.

Je me perds et me prends dans les ombres.

Une atmosphère minérale se dévoile à mesure sur la pierre des murs.

Il ondule des ombres chinoises, du métal scintillant, les promesses d’une plongée dans une lanterne magique. Un halo bleu inonde le bois du parquet, les vitraux floutent et brassent les contours de la cour intérieure, une salle immerge dans un bain vertigineux bleu lapis-lazuli.

Il est temps de s’éloigner de l’échappée tranquille au cœur de Pierrefonds.

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Prendre le temps, prendre le thé

 

 

Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.

(Le Temps retrouvé, Marcel Proust)

        Rouen, le temps d’une journée. Peut-être pas un instant de grâce mais tout au moins un moment amical, paisible et chaleureux qui se cale harmonieusement aux fêtes de fin d’année. Lors d’escapades, mon esprit se perd souvent dans un maillage littéraire et artistique si je ne suis pas prise d’une impression proche du syndrome de Stendhal. Un enthousiasme sérieux m’accapare lors de ces fuites souvent solitaires.

Mais ce jour-là, je suis avec mes proches, je suis gagnée par leur bonne humeur et leur tranquillité. Je ne déborde pas dans ma tête : la promenade volontairement solitaire n’aura pas lieu, je suis bien entourée, nul besoin de convoquer des compagnons imaginaires pour rendre ma flânerie plus vivante.

Peut-être Rouen a-t-elle la bonne échelle pour ce temps suspendu, en bonne compagnie ?

Se régaler des colombages dans la rue pavée du Gros-Horloge où le temps file au rythme de la flânerie et du bavardage.

Se perdre par curiosité dans les dédales exigus qui percent la raffinée rue Saint-Romain.

Se réjouir à la vue de son assiette en porcelaine où s’épanouit une crêpe garnie de compote de pommes et arrosée d’un filet généreux de sauce caramel au beurre salé.

Se réfugier douillettement, par temps glacial, dans un salon de thé. Y Déguster la vue de la fumée s’extirpant de la théière et piocher à la fourchette d’infimes bouchées de ce précieux moment réconfortant et insouciant.

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Deux adresses gourmandes qui ont comblé ce temps à Rouen :

Crêperie Saint-Romain, 52 rue Saint-Romain.

Salon de thé Dame Cakes, 70 rue Saint-Romain.

Un petit conte d’hiver

nuit neige

 

Raconte-moi encore la vallée de cristal :

Il était une fois,

Par-delà, les lacs gelés et les montagnes enneigées,

se cachait la vallée de cristal.

Un lieu si secret que seuls les étoiles et les flocons de neige s’y rencontraient.

Si blanc, si pur, si précieux.

Les étoiles y scintillaient de joie.

Les flocons s’y déposaient tout doucement.

Et les étoiles de neige miroitaient comme un millier de petits cristaux.

 

L’épicerie fine : petit inventaire pragmatique, caprice gourmet

J’avais envie de goûter. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. (…) Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer l’attention de celle-ci qui rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il était déjà tard.

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu.

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Lèche-vitrine du gourmet.

Instant haut-bourgeois, plaisir enfantin, curiosité de badaud.

Armoires, étagères, tiroirs, pots, bocaux, couvercles, tubes, étiquettes, sachets, boîtes.

Bois, métal, papier.

Chocolat, thé, confiture, café, épices : le bon goût à portée de bouche.

Grains, feuilles, poudre, pétales.

Broyé, concassé, moulu, fumé.

Explorer, toucher, sentir, goûter.

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Quelques adresses (parisiennes) en ces temps de fêtes pour se frotter à l’expérience :

Café Verlet, 256 rue Saint-Honoré, 75001 Paris.

La Chambre aux confitures, 20 rue de Buci, 75006 Paris.

Le Comptoir français des poivres et des épices, Place de Fürstenberg, 75006 Paris.

Épices Roellinger, 51 bis rue Saint-Anne, 75002 Paris.

Godiva, chocolatier, 49 avenue de l’Opéra, 75002 Paris.

Meert, chocolatier et confiseur, 16 rue Elzévir, 75003 Paris.

 

 

 

 

Proust : À la recherche des couleurs

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The Eve of Saint Agnes (1863), John Everett Millais

Les pages sensibles de Proust dans À la Recherche du temps perdu sont des dégustations littéraires qui convoquent un équilibre savoureux entre synesthésie et mémoire. Depuis quelques mois, je m’attelle à la lecture de ce monument. Dans La Prisonnière que je viens d’achever, il y a pléthore de somptueux passages dédiés à la couleur (le petit pan de mur jaune, la robe bleue et or de Fortuny etc.). Je ne résiste pas à en partager quelques uns avec vous, histoire de vous faire sentir un peu de mon expérience proustienne. À lire ces passages, la vue et le toucher donnent matière aux mots comme si la main caressait des plis d’étoffes délicates.

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Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ».

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La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque ambroisienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable, par ces mêmes transmutations qui, devant les gondoles qui s’avancent, changent en métal flamboyant l’azur du grand canal.

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Il me semblait que si j’avais pu la faire déshabiller et l’avoir dans sa chemise de nuit blanche, dans laquelle elle semblait plus rose, plus chaude, où elle irritait plus mes sens, la réconciliation eût été plus complète. Mais j’hésitais un instant, car le bord bleu de la robe ajoutait à son visage une beauté, une illumination, un ciel sans lesquels elle m’eût semblé plus dure.

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Nous revînmes très tard dans une nuit où, ici et là, au bord du chemin, un pantalon rouge à côté d’un jupon révélait des couples amoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer. Aux monuments de Paris s’est substitué, pur, linéaire , sans épaisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pour une ville détruite dont on eût relever l’image. Mais, au bord de celle-ci, s’élevait avec une telle douceur la bordure bleu-pâle sur laquelle elle se détachait que les yeux altérés cherchaient partout encore un peu de cette nuance délicieuse qui leur était trop avarement mesurée : il y avait clair de lune.

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Plus frais au contraire dans ma chambre, quand l’air onctueux avait achevé d’y vernir et d’y isoler l’odeur du lavabo, l’odeur de l’armoire, l’odeur du canapé, rien qu’à la netteté avec laquelle, verticales et debout, elles se tenaient en tranches superposées et distinctes, dans un clair-obscur nacré qui ajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et des fauteuils de satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice de mon imagination, mais parce que c’était effectivement possible, suivant dans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil à celui où à Balbec habitait Bloch, les rue aveuglées de soleil et voyant non les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais la salle à manger où je pourrais arriver tout à l’heure et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’elles veinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que les portes-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel ou piquent ça et là sur la toile cirée des ocellures de paon.