In/thé/rmezzo

teatime

       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

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Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

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Instant flamboyant

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  Cet après-midi là, j’ai décroché spontanément un sourire juste à la façon dont les feuilles orangées s’imprégnaient de la lumière solaire sur la façade arrière de la Manufacture des Gobelins. Je ne voyais que l’éclat presque brûlant de cette matière sèche : une vision flamboyante.

Les ombres se découpaient nettement au-dessus du muret, presque comme des traits simples tirés à la règle. Les angles étaient taillés de telle façon par le soleil qu’une ligne de démarcation impeccable séparait la lumière quasi aveuglante de l’ombre.

La frise de street-art se déployait en une ribambelle de mouvements harmonieux : un ensemble ondulant de plumes multicolores, des lambeaux d’affiches, un curieux chien à la peau en bandelettes. Des amas, des tas qui semblaient se détacher et se répondre au creux d’un bruissement de matières.

 

Blancs intimes

Blancs intimes ou plus exactement ces blancs qui m’inquiètent, me fascinent ou m’attirent. Trois déclinaisons du blanc dans trois textures distinctes qui ont, pour moi, une grande puissance d’évocation.

Le blanc de J.M.W Turner

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Pluie, vapeur et vitesse (1844), National Gallery (Londres)

Venice, Moonrise 1840 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

Venice, Moonrise (1840), Tate Britain (Londres)

Turner, peintre anglais du 19ème siècle aux paysages atmosphériques quasi abstraits, a travaillé le blanc notamment pour les nuages, la vapeur et la bruine. Un blanc minéral, compact et lumineux. Dans Pluie, Vapeur et Vitesse (1844), c’est un blanc sale mêlé de gris. Nous sommes dans le mouvement dont le blanc est le fil chromatique dynamique. Un tournoiement enveloppant, qui se dilate et se répand comme un filet. Des halos vaporeux, ouatés. Dans sa série dédiée à Venise, Turner rend la cité des Doges éblouissante de blanc. La couleur envahit et enrobe la ville. La cité est comme diluée dans cette couleur, comme engouffrée dans une matière lactée.

 

Le blanc du ballet

24 septembre au 12 octobre 2009 au Palais Garnier

L’acte blanc est sans doute l’un des motifs les plus hypnotisants du ballet. C’est un épisode particulier au sein du livret, qui est associé au 19ème siècle et plus précisément au ballet romantique. Il correspond à un événement souvent onirique et élégiaque du spectacle où les danseuses sont toutes vêtues de tutus blancs (souvent longs). La Sylphide, Giselle et Le Lac des Cygnes se caractérisent notamment par un acte blanc. Ce segment tranche généralement avec le reste du ballet qui compte des tutus colorés. Dans l’acte blanc, si les tutus sont longs, le bruit des plis de la tulle qui virevolte en vient presque à concurrencer la musique de l’orchestre. Et puis, il y a cette lumière tamisée qui vient teinter de bleu le tissu immaculé. Le blanc se fait virginal, morbide et mystérieux. Un blanc à la fois sacré et profane. Le tissu vire au linceul et le corps féminin évoque une chrysalide inquiétante et mortifère.

 

Le blanc de la crème

mascarpone

Image extraite du site Marie-Claire-Cuisine et Vins de France

Mascarpone, ricotta, chantilly ; ce blanc onctueux qui se savoure ramassé, frotté dans un geste curvé et une forme de flocon lacté. Le blanc forme un nuage compact, une consistance légère et réconfortante.  Bouchée archaïque comme une recherche du goût maternel. C’est un blanc doux qui tournoie, touillé en spirale, qu’on étale et qu’on laisse fondre en bouche pour se satisfaire d’être bien rempli. Ce blanc, je l’aime velouté, dans sa mousse, en épaisseur, dans l’acte de napper, soyeux quand je caresse cette couleur à la cuillère.

 

Cette gestuelle qui m’interpelle

Boilly

A Girl at a Window (sans date), Louis-Léopold Boilly (1761-1845), The National Gallery (Londres)

 

La vie commence là où commence le regard.

(Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes, 2000.)

            Dans les transports en commun, si je me détache de mon téléphone ou de mon livre, mon regard flâne, s’égare, détale, se pose, part et, parfois, revient sur quelqu’un. Et puis, il y a ces rares instants où une courte rencontre fortuite se produit. Parfois, c’est un saisissement qui me prend à la vue de l’autre, une sensation inouïe de ce qu’il/elle dégage. C’est parfois brusque, déroutant et solitaire. À d’autres moments inhabituels, l’intérêt est réciproque : je ne parle pas de ces instants d’attraction-séduction mais de ce qui pousse à entrer en contact avec l’autre gratuitement et instinctivement. Une gestuelle offerte, instantanée, sans contre-partie.

Dans le bus, je vois une silhouette fine s’avancer. Cette personne se déplace avec grâce et élégance. Son style et ses traits androgynes m’empêchent de saisir si j’observe un homme ou une femme. Ses cheveux courts et souples recouvrent son profil qui laissent deviner des traits fins. Je distingue enfin de longues boucles d’oreilles très féminines. Ses mains sont d’une délicatesse qui me captivent et j’ai désormais peur qu’elle remarque que je la contemple pour ces détails comme découpés de sa personne. La ligne précieuse de ses boucles d’oreille en métal offre un fort contraste avec ses vêtements de garçonne et c’est pourtant cette étrange alliance qui sculpte pour moi l’aura magnétique de cette jeune femme.

Dans le bus, encore. Je ressens un mouvement brusque et répétitif non loin de moi. Je finis par cerner ce qui me décentre de moi-même : la main intranquille d’un homme sur le côté latéral.  Sa main posée sur sa cuisse, il ne peut s’empêcher d’effectuer un geste brusque avec ses doigts toutes les cinq secondes, comme prêt à dégainer. Il relâche le mouvement puis recommence, comme s’il avait une sorte de hoquet physique. Il a un TOC, il va falloir faire avec le temps du trajet ; lui et moi. Sa gestuelle fait croire qu’il s’apprête à solliciter un autre invisible. Est-il fou ou est-ce uniquement la main qui est démente ? Je n’arrive pas à empêcher mon regard de faire retour sur sa drôle de gestuelle alors que je sais pertinemment qu’il s’agit d’un mouvement sans fin et sans objet.

Dans le métro, je suis assise, un peu fatiguée de ma journée. J’observe une jeune femme dont la chevelure auburn m’interpelle, sa beauté n’est pas du tout contemporaine. Je lui trouve un charme bienveillant qui me touche. Son regard croise le mien alors qu’elle descend à une station. Elle me lance un sourire franc avec douceur, confirmant ce que je ressentais en la contemplant. Un sourire présent et bienveillant. Ai-je souri la première à cette personne sans en avoir conscience ou lui ai-je rendu son sourire ? Un échange infime et éphémère qui m’a semblé comme un partage entier et précieux, presque un retour archaïque à notre état de mammifère. Réconfortant.

Le fond des odeurs

Pot Pourri, 1897 (oil on canvas)

Pot-pourri, Herbert Draper (1897, collection privée)

Les flux d’air nauséabond et les miasmes circulent, aspirés par les escaliers. Ils se déversent sur les terrasses, refluent et stagnent dans les angles de salles.

Alain Corbin, Le miasme et la jonquille.

Il y a des odeurs qui prennent au piège ; certaines parce que trop intenses, d’autres parce que particulièrement intolérables et, en de rares occasions plus malchanceuses, lorsque ces deux caractéristiques sont combinées. Je me décide enfin à puiser dans les mots pour tenter de racler au plus profond d’eux ce qui me parcourt des narines à la tête quand l’odeur se fait événement.

À ce titre, je considère que Paris est une niche à odeurs, bien plus que d’autres grandes villes occidentales  que j’ai visitées jusqu’à maintenant qu’il s’agisse de New-York, San Francisco, Londres, Stockholm ou Athènes. Impossible de ne pas s’y sentir surexposé en matière de senteurs. La forte densité et la promiscuité inévitable liée à l’organisation spatiale souvent exiguë (rues, métro, disposition des tables dans les cafés et restaurants) font sans doute partie des facteurs facilitateurs à la fréquence de cette surexposition troublante.

Rien d’étonnant à ce que Patrick Süskind ait choisi la capitale comme territoire olfactif  pour son Parfum. Si cette ville possède bien un ventre, alors à cet égard, elle porte également en elle des entrailles, sans doute quelque peu pourries. Ses interstices et recoins répandent ici et là une haleine fétide qui macère et s’épanouit dans l’air comme lorsque se dissout un petit cube de bouillon plongée dans une casserole.

Ces relents viennent envahir la zone d’intimité minimale jusqu’au saisissement : elle persiste, vous imprègne, vous charrie. Dès lors, ça sent mauvais, ça pue, ça cocotte, ça fouette, ça schmoute, ça schlingue.

Quand ces émanations infectes me prennent plus qu’au nez, elles  me montent à la tête, à l’esprit au point qu’involontairement, je les visualise, je les géolocalise dans une texture.

Dans le bus, mon voisin a une odeur corporelle forte et piquante. J’y cerne le mélange du cuir de sa veste trop souvent portée, mêlé à sa sueur qui porte une trace de renfermé, peut-être provenant justement des vêtements. Par contamination, je me mets moi-même à transpirer. L’émanation de cet homme est si musquée que je me sens comme en train de chuter dans une vieille chaussette fatiguée et boulochée.

Une femme au parfum très vanillé en chemin. À son passage, la mémoire de l’odeur chaleureuse de la pâtisserie enfournée n’existe plus ; pour moi, l’odeur a tourné, s’est mal réchauffée au contact de l’épiderme. Je suis prise d’une vision qui me dégoûte dans laquelle une fine peau se dépose sur la surface du lait prêt à déborder de la casserole. Je commence à croire que la fragrance de cette autre imbibe mes pores, m’enveloppe si fort que je pressens les prémisses d’une claustrophobie.

Dans le magasin Gibert Joseph, cet éternel fumet de vieux garçon collectionneur règne puissamment dans les rayons de musique classique et jazz. Un bouquet de rance, de vêtements trop portés, d’urine, et peut-être de sperme, imprègnent les lieux. Me vient en tête, une vieille charentaise imprégnée d’urine ou de me dire « ça sent le vieux fauteuil ici ».

 Autant d’épisodes triviaux de sollicitations olfactives et de petites solitudes, jour après jour.

*À lire pour s’enivrer :

Corbin, Alain. Le Miasme et la jonquille (1982) : historien des sensibilités, Corbin retrace l’histoire des odeurs en France, de l’excrémentiel aux mesures d’assainissement et à l’hygiénisme bourgeois.

Süskind, Patrick. Le Parfum (1985) : Dans le Paris du 18ème siècle, Grenouille cherche à créer le parfum absolu à n’importe quel prix quitte à en venir aux meurtres en série.

Le goût des couleurs

On dit que la couleur, c’est, d’une certaine manière, la pulsion.

Roland Barthes (Le degré zéro du coloriage, article de 1978)

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Nuanciers d’un atelier de la Manufacture des Gobelins

       Quand je suis face à une gamme de couleurs qui me fait l’effet d’une scénographie harmonieuse, mon regard est hypnotisé et mon esprit vibre curieusement. Je balaie avec gloutonnerie l’agencement des couleurs, j’ai souvent du mal à canaliser mon excitation et j’essaie de me tempérer pour déguster des yeux les nuances et les alliances chromatiques. Une sorte de mouvement intérieur confus à mi-chemin entre l’affolement et l’hyperstimulation qui s’active à créer avec frénésie des combinaisons multiples. Ces micro événements d’extases maniaques, je les réprouve comme des parasites tellement l’intensité est forte. J’aimerais les étouffer tant ce qui se met au travail me semble disproportionné et décalé par rapport à ce que je suppose d’une norme tempérée. Un état entre furie et extase, donc. Furieuse d’être dans tous mes états, de sur-voir les couleurs, de sur-réagir, de vouloir goûter les couleurs comme si c’étaient des textures tout en tentant de canaliser cette intensité spontanée.

Devant la vitrine d’une pâtisserie, je lèche des yeux les étalages de mignardises colorées. Macarons, guimauves, pâtes de fruits : peu importe la forme, seul prime l’éventail des couleurs qui se donne à voir. Chez le glacier, j’évalue la disposition des bacs de parfums des crèmes et des sorbets. Dans une boutique dédiée au textile, je vibre en regardant le camaïeu des pompons de passementerie suspendus. Une sorte de fièvre comme si la contiguïté des suites de couleurs appelait cette étrange gloutonnerie visuelle. S’il y a une palette pastel, je me régale de façon sauvage à recomposer goulûment des touches d’une œuvre de Fragonard. Si c’est un camaïeu, j’ai envie de toucher, de touiller la matière pour diluer les différences chromatiques entre elles. La relation subtile entre couleur et texture, cet amalgame sensible, me happe et me bouleverse. Ce n’est pas tant l’idée d’une pâtisserie ou d’un parfum de glace qui active cette ébullition mais ce rapport sensuel qui m’ébranle à la limite d’une épiphanie spirituelle ! C’est par cette mise en bouche de l’œil que guette chez moi la gourmandise.

*A lire pour cultiver la curiosité des couleurs :

Gallienne, Amandine. Les 100 mots de la couleur (2017).

Pastoureau, Michel et Simonnet, Dominique. Le petit livre des couleurs (2005). + Toute la collection de livres dédiés à des couleurs spécifiques par Pastoureau.

Saint-Clair Kassia, The Secret Lives of Color (2018).

Street, Ben. A History of art in four colours (2018).