Une page blanche

               Un professionnel du livre me confiait récemment que son album jeunesse préféré était Le Boréal Express (The Polar Express, 1985) de Chris Van Allsburg. Compte tenu de mon échange passionnant avec cet homme et de l’installation de la saison froide,  l’envie de m’y replonger s’est naturellement imposée. Revenir à la neige, au blanc, à la page….

Je possède une édition en anglais, publiée à l’occasion des dix ans de l’album. Elle s’ouvre sur une préface rédigée par l’artiste sur une feuille de calque, insérée entre les pages de garde au papier gaufré couleur châtaigne et celle du titre. Dans une écriture manuscrite à l’encre marron légèrement brillante, Van Allsburg raconte à son lecteur la genèse (une autre histoire) de son histoire, inspirée d’une rencontre avec un petit garçon aux allumettes qui lui aurait vendu une étrange clochette. Un croquis laisse deviner sa silhouette de dos, celle d’un cousin proche du prince interstellaire de Saint Exupéry. Une constellation de flocons de neige tourbillonnent autour de lui…des petites planètes de neige scintillantes…des étoiles de neige tombent de mon esprit sur le voile blanc du papier calque.

La semi-transparence du papier me fait l’effet d’un léger manteau de neige que je viens de déposer sur la page devenue toile. Tissu flou, lisse, minéral, glacé. Soulever enfin le délicat rideau d’une promesse vers le Grand Nord…

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The Polar Express (1985), Chris Van Allsburg (pour la présente édition Houghton Mifflin Company, Boston, 1995)

 

Les mots et les mets

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Les mots et les mets, deux choses qui me rendent particulièrement gourmande. Le mot comme mets. Je salive de la sonorité et du sens d’un mot inédit comme je lorgne parfois de façon appuyée et indiscrète sur l’aspect d’un plat. Besoin irrépressible de goûter un mot s’il me tente, le mettre en bouche, m’en emparer…parfois avec gloutonnerie. Le plus souvent, prononcer encore et encore comme lorsqu’on savoure bouchée après bouchée. Encore plus délectable lorsque l’enveloppe est déjà bien remplie de son sens.

Dodu. Rondeur bien garnie, sécurisante. Dodeliner. Bercement dorlotant, musical qui contient déjà le début de la somnolence.

Bourdon. Bestiole bombée et duveteuse. Le son se courbe en prononçant ces b, ces o, ces d qui en dessinent les contours. En anglais, bumble-bee, des petits bonds à l’oreille, un bourdonnement.

 Le sens et le son du mot : petit festin quand cet assaisonnement provoque un éclat délicat dans ce qu’il déploie à l’esprit et à l’oreille de celui qui le ressent, quitte à n’être qu’un plaisir gourmet solitaire, réjouissant quand un autre en reçoit toute la saveur.

 

Bulles de langage

Bubbles

Babillage, un des premiers jeux de la voix. Barbouillage, gribouillage de sons.

Bouche habituée à former de petits amas de bulles pour désormais expérimenter des bulles sonores, des petits bouts à soi exercés du fond des cordes vocales, transportés et qui s’envolent vers un Autre…

La langue anglaise offre un heureux hasard (?) de  proximité sonore qui entoure, enlace ces deux mots qui se distinguent par une unique lettre emmitouflée de b douillets : babble, bubble

où l’allitération même rappelle l’auteur de ce jeu du dedans vers le dehors : baby, babble, bubble. Autant de B joueurs pour signifier le passage qui se fait par la bouche jusque dans la forme de la lettre et de sa redondance, de la courbe des lèvres à la forme sphérique de la bulle. Ouverture au langage.

Je déballe ma bibliothèque (jeunesse)

Capture présentation

Entering Pictureland ( petite mise en scène avec un livre qui m’est cher : Caldecott & co de Maurice Sendak)

Pour ceux qui me suivent, certains ont dû remarquer que Walter Benjamin compte parmi mes références essentielles. Et pour annoncer la couleur de ce billet, je me suis dit qu’emprunter le titre d’un de ses textes, « Je déballe ma bibliothèque », faisait sens car il était grand collectionneur de livres pour enfants et c’est de cela dont il sera question ici : l’acte de collection et les livres pour enfants.

Cet intérêt a (re)fait surface il y a quelques années déjà, a cheminé, enflé pour s’imposer. Un minuscule noyau de désir enfoui, enseveli, protégé. Redécouvrir ce territoire, quelque peu délaissé depuis l’enfance, c’est se faire explorateur d’un énorme chantier, expérience aussi excitante et mystérieuse que celle vécue par un égyptologue qui découvre une pyramide intacte et quasi préservée des assauts du temps.

Un jour de grande tempête intérieure, c’est là que c’est révélée ma pyramide. Sans réflexion aucune, j’ai acquis un bel album relié des œuvres complètes de Winnie l’Ourson, poussée par une intuition qui me portait à croire qu’il y avait du soin là-dedans.

Une rencontre avec l’objet-livre, avec le tissage entre illustrations et mots (graphie et sonorité) pour me blottir contre ce qui m’importe et me touche.

Depuis, j’ai constitué une collection, beaucoup au flair, avec une fièvre de possession et également de possédée par l’acte fétichiste de l’acquisition. Aujourd’hui, ma bibliothèque déborde, je n’ai plus assez de place pour cet intérêt croissant (et sans doute exponentiel). Se pose la question de trouver une place à ces objets. La place induit un inventaire : comment classer ces formats multiples et colorés, les répertorier ? Et puis, me travaille la question de l’archivage des découvertes : inventorier ce qui est emprunté en bibliothèques municipales, déniché grâce à des chercheurs et bloggers passionnés ? J’ai bien pensé au carnet et au stylo. Toutefois, l’album et le livre illustré réclament leur reconnaissance par l’image d’abord, je ne peux pas juste les enfermer dans des petites lettres dans un répertoire. Ce serait les asphyxier, les dénaturer, manquer de respect à chaque rencontre graphique.

 Je me lance alors dans le projet de réflexion suivant : déballer mes livres d’images c’est-à-dire ouvrir mes livres, prendre (en photos) des images et rendre vivant ce qui m’appartient, ce désir et les copies acquises.

Mon attitude désuète de collectionneuse (c’est une position qui invite à la patience, à contre-temps avec aujourd’hui) m’a poussée à un choix inattendu, tout comme cette façon d’achever ce billet en forme de pirouette : Je vais déballer ma bibliothèque sur Instagram. Je vais compiler, classer, conserver et je fais voyager ce qui repose à l’abri de mes étagères. Une invitation à explorer ce qui se passe au-dedans de la bibliothèque (la mienne, celle des autres) , de ma collection, de mes livres.

Si ce déballage suscite votre curiosité, voici le chemin :

https://www.instagram.com/iconophile_in_blue/

 

Épiphanies parisiennes

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  Il y a ces petits instants précieux de disponibilité qui ne se révèlent qu’en flânerie solitaire, ceux qui ré-enchantent sa vision de la ville. Le quotidien et le regard blasé se tapissent momentanément dans les caniveaux et soudain, grâce à une simple vue à un moment donné, la sérendipité parisienne brille allègrement sur les pavés. Ces inédits esthétiques surgissent au coin d’une rue, entre du grouillant et de la quiétude. Lorsque l’esprit prend le temps, le pouls et flaire une atmosphère qui s’ouvre à soi, ici et maintenant…

Après avoir traversé une marée de touristes devant le parvis de Notre-Dame qui me sonne un peu, je tombe sur le croisement des rues d’Arcole et Chanoinesse. C’est une dimension ouverte, une gamme de gris élégants, une brèche atmosphérique qui me rapproche du Paris d’Eugène Adget et de Walter Benjamin. Un ça a été en devenir. Paris, familière et méconnue à la fois, une échappée poétique dans des rues qui m’étaient jusqu’alors inconnues comme lorsque je me rends à une station de métro dont j’ignorais l’ambiance de quartier.

Le temps semble suspendu, quelque chose dans la pierre et dans le temps qu’il fait me donne la sensation de toucher du bout des yeux ce qu’est l’essence de Paris. Une lanterne, un mur, un pan de trottoir font surgir quelque chose de lointain comme si, bien qu’elle se caractérise par sa densité galopante, la ville était surtout taillée sur mesure pour le flâneur solitaire, dans une rue nue, à peine fréquentée où le brusque n’existe plus et où la rêverie prend enfin ses aises.

Effet de sens

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     Ce salon de thé, niché dans la discrétion d’une rue résidentielle, proposait une aguicheuse variété de brioches feuilletées. Je sélectionne un petit assortiment tant les interstices de la texture enroulée me mettent l’eau à la bouche. Après quelques tasses de thé, je finis par ressentir le besoin de faire un petit tour aux toilettes. En refermant la porte derrière moi, je suis soudainement happée par une odeur de chien mouillé comme si celle-ci avait su malicieusement se détacher de l’épiderme de son propriétaire, un peu à la manière dont on retire son manteau en entrant dans une pièce.

Cette odeur de poil animal m’encombre dans le petit cabinet des toilettes ; je m’accroche dès lors au souvenir du salon de thé qui renferme dans cette petite pièce ce désagrément olfactif. En plein désespoir sensoriel, je m’accroche désormais aux saveurs de praline et de gianduja des petites brioches feuilletées. La pestilence inhospitalière finit par attaquer le souvenir moelleux que je venais tout juste de confectionner dans ma mémoire. Je me ressaisis, j’essaie de ne pas me laisser submerger : le souvenir de la saveur se doit de triompher de l’odeur. Un peu étourdie par l’intensité de ce qui vient de se jouer, je quitte vite le cabinet pour reprendre mes esprits et mes repères.

De la madeleine à la chouquette

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           Ce matin, je suis sortie de la boulangerie une demi-baguette à la main et un sachet de petites chouquettes toutes plates. Deux petites chouquettes pour céder au plaisir de la viennoiserie, deux petites chouquettes pour renouer avec un rituel d’enfance. Petite, j’avais mes habitudes gourmandes : le sachet de 500 grammes de chouquettes à la sortie de l’école, le millefeuille à la vanille saupoudré de sucre glace et enfin, le pithiviers que je réclamais à ma mère lors de notre sortie fréquente au petit centre commercial et qui, avec son épaisse frangipane, se substituait à la galette des rois pour tout le reste de l’année.

Le sachet de chouquettes, c’était le petit goûter solitaire qui précédait un certain rendez-vous secret avec l’imaginaire. Je rentrai seule de l’école primaire et puis, je m’installais sur les premières marches de l’escalier en bois de notre immeuble.

Je m’assois, je prends le temps de déguster les chouquettes une à une. J’aime particulièrement quand la chouquette est large et un peu aplatie. Quand je la tiens sous mes doigts, j’aime sentir la légère résistance de la pâte à cause de l’air qui y pénètre. La chouquette est plate mais une fois que je croque dedans, elle gonfle légèrement et je découvre toutes ses merveilleuses cavités parfumées s’épanouir. J’appuie encore pour le plaisir de cette mollesse dodue. Une à une, l’expérience est revisitée, un peu la même et une autre à la fois. Tout à la fin, l’odeur chaleureuse et collante de la pâte à chou est encore présente ; je secoue le sachet et observe le reste de petits éclats de sucre agglomérés au fond du sachet en papier.

Et puis, je monte les escaliers jusqu’à mon étage. Je n’arrive pas ouvrir la porte. La serrure, un peu grippée, résiste à ma petite main qui manipule la clé : je n’arrive pas à rentrer chez moi. La voisine n’est pas là, il me faut attendre l’arrivée de Papa dans les escaliers. Heureusement, j’ai encore le goût des chouquettes en bouche, alors je ne suis pas vraiment triste ni trop inquiète d’être toute seule dans l’escalier. Je balade mon regard sur les murs du palier, écaillés ici et là. Dans un amas d’écailles, je dessine avec mes yeux une maman crocodile puis ses petits. Toute une petite famille de crocodiles qui se déplace sur un mur et qui vit des aventures. Je les observe ramper un peu partout, je me berce, je me console. Le temps de l’attente n’existe presque plus.