Une fille de passage

Les bras ballants, muette, entre elle qui me souriait et ce dos large qui me dédaignait, je m’étais éclipsée, les mains vides, sans le journal que j’étais venue chercher, un peu vexée mais amusée tout de même, hésitant entre l’envie de rire et celle de m’indigner, ne comprenant rien, ou plutôt finissant par comprendre ce que je n’avais jamais, jusque-là, voulu voir : que lui et moi, sans doute, n’avions pas tout à fait vécu la même histoire.

Cécile Balavoine, Une fille de passage (2020)

Une fille de passage

Couverture du roman (photo extraite du site des éditions Mercure de France)

Second roman de l’auteure Cécile Balavoine, Une fille de passage vient tout juste de paraître aux éditions du Mercure de France. Sorti à la veille du confinement, je lui souhaite une aventure heureuse, maintenant que les librairies rouvrent doucement leurs portes.

Étudiante française à NYU (New York University), Cécile suit les cours du charismatique Serge Doubrovsky, écrivain de renom et auteur du concept d’autofiction. À la même période, la jeune femme et deux autres étudiants s’installent dans l’appartement du professeur qu’il met à leur disposition, le temps d’un séjour à Paris. Cécile s’imprègne du lieu de vie de cet homme comme, avant leur rencontre, elle s’était immergée dans l’écriture de ce dernier en lisant son œuvre. Les espaces comme les objets de l’appartement deviennent des pages où se lisent la vie amoureuse de Doubrovsky et la naissance de leur relation singulière et intime.

C’était troublant de le voir enfin, après m’être délectée de ses tragédies, de ses frasques, de ses ébats, au bord d’une piscine, dans un jardin, dans des trains, entre mes draps, sur des bancs.

Une fille de passage répond à Un homme de passage (2011). Disparu en 2017, l’écrivain a beaucoup écrit sur les femmes de sa vie dont Cécile Balavoine, devenue Céline dans son récit. Elle offre ici sa lecture de leur histoire durant laquelle, au fil des années, cet homme est devenu confident, soupirant, lecteur, de « Chair Serge » à « Doudou ».

Dans les premiers chapitres, un soupçon gothique règne dans l’atmosphère de cet appartement confortable, qui sera souvent le théâtre de leur tête-à-tête. Comme dans Rebecca (1938) de Daphne du Maurier, le souvenir des amantes passées s’installe dans le présent de Cécile. Cette dernière oscille entre prendre ses marques dans l’appartement et trouver sa place dans l’espace intime de cet intellectuel séducteur qui, comme elle se le répète au cours de leur histoire, « a presque l’âge de son grand-père ». Lorsque Doubrovsky entre en jeu et se réinstalle dans l’appartement, le roman glisse dans l’intensité de leur rapport lors de dîners intimes, d’un séjour incongru dans le même hôpital et à Paris.

Je percevais des fragments d’elle, de ce qu’elle avait pu être, de ce qu’elle était peut-être encore un peu, conservés entre ces murs et ces cloisons, fragments flottants ou fossilisés entre les joints, dans les gonds, les cadres et les battants, dans les gaines, les huisseries, l’encadrement des portes, sur le seuil de chaque chambre, il me semblait qu’elle s’était incrustée dans les moindres lézardes.

Cécile Balavoine avait vingt-cinq ans lorsqu’elle a rencontré l’écrivain, alors proche des soixante-dix ans. Elle offre un regard présent et sensuel sur la riche complexité de leur relation. Chacun s’égare et se rattrape dans cette fine observation des plis, des doublures et des odeurs qui constituent l’étoffe d’une intimité entre deux personnalités, au gré du temps et des aspirations.

 

Ça commence bien en général

ça commence bien

Couverture de Ça commence bien en général (éditions La tête ailleurs)

J’étais en position d’attente et, pour tenir, je me fabriquais des nœuds dans la gorge. Je n’avais plus d’équilibre, je me rigidifiais pour ne pas tomber. Dans une dernière tentative pour me détendre ou paraître naturelle, j’ai passé mes mains dans mes cheveux. Trop gras. Et avec mon rouge à lèvres resté sur le verre, je ne pouvais que me sentir moche avec, encore, l’envie de fuir.

Ça commence bien en général (2019) est le titre du premier roman d’Edwige Ceide Sylvestre, publié aux éditions La tête ailleurs. Librement inspirée de sa propre expérience, l’auteure fait entendre la voix d’une trentenaire française dont le coup de foudre avec un américain à New York, au début des années 2000, sera le début d’un long mirage amoureux. Au rythme de flashbacks lancinants qui donnent à sentir l’intranquillité, cette relation rêvée se transforme, se délite lentement au gré des aléas du corps, de l’évolution des modes de communication et des doutes persistants. Le désir vibrant de vouloir être aimé.e et le laborieux cheminement face à l’équilibre précaire d’une relation constituent l’une des multiples facettes de ce roman. Edwige Ceide Sylvestre raconte une histoire d’amour et, surtout, elle livre l’histoire d’une tentative de se situer psychiquement et physiquement (Saint-Denis ? New York ? Haïti ?).

Je viens d’une famille haïtienne où les filles sont conditionnées dès l’enfance aux trois « L »: Lécol, Légliz, Lakay. Il n’y avait pas de place pour l’éducation sentimentale.

Elle porte un regard franc et honnête, qui constitue l’aspect universel de son propos, tout en ne négligeant pas la difficulté de composer avec une double culture (française et haïtienne). De ces aspects, elle porte un point de vue féminin rafraîchissant grâce à un assemblage de petits décalages insolites qui ponctue la vie de l’héroïne : la scène amoureuse récurrente sur la banquette en skaï du dinner DENNY’S à New York, des cours d’écriture créative à Sarah Lawrence à la légèreté des tubes mainstream des années 90,  des voyages éreintants de la ligne 13 à l’escapade amoureuse en Italie.

À contre-courant d’une Carte du Tendre « Paris-New York » attendue, ce récit porte le charme franc de la banalité du quotidien qui rythme petits et colossaux malentendus amoureux.

Une page blanche

               Un professionnel du livre me confiait récemment que son album jeunesse préféré était Le Boréal Express (The Polar Express, 1985) de Chris Van Allsburg. Compte tenu de mon échange passionnant avec cet homme et de l’installation de la saison froide,  l’envie de m’y replonger s’est naturellement imposée. Revenir à la neige, au blanc, à la page….

Je possède une édition en anglais, publiée à l’occasion des dix ans de l’album. Elle s’ouvre sur une préface rédigée par l’artiste sur une feuille de calque, insérée entre les pages de garde au papier gaufré couleur châtaigne et celle du titre. Dans une écriture manuscrite à l’encre marron légèrement brillante, Van Allsburg raconte à son lecteur la genèse (une autre histoire) de son histoire, inspirée d’une rencontre avec un petit garçon aux allumettes qui lui aurait vendu une étrange clochette. Un croquis laisse deviner sa silhouette de dos, celle d’un cousin proche du prince interstellaire de Saint Exupéry. Une constellation de flocons de neige tourbillonnent autour de lui…des petites planètes de neige scintillantes…des étoiles de neige tombent de mon esprit sur le voile blanc du papier calque.

La semi-transparence du papier me fait l’effet d’un léger manteau de neige que je viens de déposer sur la page devenue toile. Tissu flou, lisse, minéral, glacé. Soulever enfin le délicat rideau d’une promesse vers le Grand Nord…

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The Polar Express (1985), Chris Van Allsburg (pour la présente édition Houghton Mifflin Company, Boston, 1995)

 

Chère Céleste…

Jean-Claude Fourneau. Céleste Albaret. Huile sur toile. 1957.jpg

Portrait de Céleste Albaret, Jean-Claude Fourneau (huile sur toile, 1957).

En ce moment, je suis en pleine écriture de mémoire dont le sujet est Maurice Sendak. Découvrir cet auteur à qui on doit entre autres Max et les Maximonstres (1963) et d’autres chefs d’œuvres moins connues en France, c’est entrer dans un univers particulièrement musical. D’ailleurs, entrer dans un album de jeunesse, c’est un acte de lecture particulièrement musical…

A force de lectures sur la musique en lien avec mon sujet, je viens de lire La musique et l’ineffable de Vladimir Jankélevitch qui m’a particulièrement touchée, surtout ces belles pages sur Maurice Ravel. A force de lecture et d’écriture, il arrive ce moment où je sature…Je cherche un endroit à découvrir hors de Paris, où ma tête et mes poumons peuvent respirer un peu en cette période de chaleur. Je découvre le nom de Monfort l’Amaury où Maurice Ravel s’est installé jusqu’à sa mort. Il a emménagé dans une charmante maison qui surplombe le village qui porte des traces médiévales. Une maison à petites pièces, qu’il a pris grand soin à décorer avec une vue sur la forêt qui invite à la détente.

De mes recherches, je découvre que Céleste Albaret (lire son admirable témoignage dans Monsieur Proust), dévouée gouvernante de Marcel Proust jusqu’au décès de ce dernier, a assuré le gardiennage de cette maison, succédant à Mme Reveleau, âme dévouée de Monsieur Ravel. Ces dames, invisibles et présentes dans toutes leurs attentions presque maternelles, à ces grands garçons en mal d’amour. Céleste Albaret est d’ailleurs enterrée à Montfort-l’Amaury.

Chère Céleste qui, par ses soins, son empathie et sa discrétion, a su authentiquement s’accorder à la vie particulière de Monsieur Proust qui a ainsi pu se réfugier tout à son aise dans sa Recherche.

Chère Céleste…

Découvrir sa posture, sa voix, son dévouement dans cette belle archive vidéo de l’INA :

https://www.ina.fr/video/I08042557

 

Je déballe ma bibliothèque (jeunesse)

Capture présentation

Entering Pictureland ( petite mise en scène avec un livre qui m’est cher : Caldecott & co de Maurice Sendak)

Pour ceux qui me suivent, certains ont dû remarquer que Walter Benjamin compte parmi mes références essentielles. Et pour annoncer la couleur de ce billet, je me suis dit qu’emprunter le titre d’un de ses textes, « Je déballe ma bibliothèque », faisait sens car il était grand collectionneur de livres pour enfants et c’est de cela dont il sera question ici : l’acte de collection et les livres pour enfants.

Cet intérêt a (re)fait surface il y a quelques années déjà, a cheminé, enflé pour s’imposer. Un minuscule noyau de désir enfoui, enseveli, protégé. Redécouvrir ce territoire, quelque peu délaissé depuis l’enfance, c’est se faire explorateur d’un énorme chantier, expérience aussi excitante et mystérieuse que celle vécue par un égyptologue qui découvre une pyramide intacte et quasi préservée des assauts du temps.

Un jour de grande tempête intérieure, c’est là que c’est révélée ma pyramide. Sans réflexion aucune, j’ai acquis un bel album relié des œuvres complètes de Winnie l’Ourson, poussée par une intuition qui me portait à croire qu’il y avait du soin là-dedans.

Une rencontre avec l’objet-livre, avec le tissage entre illustrations et mots (graphie et sonorité) pour me blottir contre ce qui m’importe et me touche.

Depuis, j’ai constitué une collection, beaucoup au flair, avec une fièvre de possession et également de possédée par l’acte fétichiste de l’acquisition. Aujourd’hui, ma bibliothèque déborde, je n’ai plus assez de place pour cet intérêt croissant (et sans doute exponentiel). Se pose la question de trouver une place à ces objets. La place induit un inventaire : comment classer ces formats multiples et colorés, les répertorier ? Et puis, me travaille la question de l’archivage des découvertes : inventorier ce qui est emprunté en bibliothèques municipales, déniché grâce à des chercheurs et bloggers passionnés ? J’ai bien pensé au carnet et au stylo. Toutefois, l’album et le livre illustré réclament leur reconnaissance par l’image d’abord, je ne peux pas juste les enfermer dans des petites lettres dans un répertoire. Ce serait les asphyxier, les dénaturer, manquer de respect à chaque rencontre graphique.

 Je me lance alors dans le projet de réflexion suivant : déballer mes livres d’images c’est-à-dire ouvrir mes livres, prendre (en photos) des images et rendre vivant ce qui m’appartient, ce désir et les copies acquises.

Mon attitude désuète de collectionneuse (c’est une position qui invite à la patience, à contre-temps avec aujourd’hui) m’a poussée à un choix inattendu, tout comme cette façon d’achever ce billet en forme de pirouette : Je vais déballer ma bibliothèque sur Instagram. Je vais compiler, classer, conserver et je fais voyager ce qui repose à l’abri de mes étagères. Une invitation à explorer ce qui se passe au-dedans de la bibliothèque (la mienne, celle des autres) , de ma collection, de mes livres.

Si ce déballage suscite votre curiosité, voici le chemin :

https://www.instagram.com/iconophile_in_blue/

 

Dé-couvrir la pensée

feuille flottante

Découvrir la pensée, ou plutôt dé-couvrir celle-ci, comme on soulève le couvercle d’une casserole pour observer la cuisson en cours, humer les arômes qui s’y déploient. Ouvrir. Aérer.

Dé-couvrir pour faire émerger de soi ce qui se tapit, flotte ou se transforme dans un mouvement perpétuellement inachevé.

Moment de paresse, de laisser-aller, d’attention flottante, de rêverie, d’écriture, d’échange analytique…

Un accès à soi magnifiquement décrit par Gianni Rodari dans « La pierre dans l’étang », passage métaphorique extrait de Grammaire de l’imagination (1973) :

Une pierre jetée dans un étang provoque des ondes concentriques qui s’élargissent à la surface, entraînant dans leur mouvement, à différentes distances, et avec des effets différents, le nénuphar et le roseau, la barquette en papier et le bouchon du pêcheur. Les objets qui dormaient paisiblement, chacun dans leur coin sont comme rappelés à la vie, contraints de réagir, à entrer en rapport les uns avec les autres. D’autres remous invisibles se propagent en profondeur dans toutes les directions, tandis que la pierre s’enfonce déplaçant des algues, effrayant des poissons, engendrant sans cesse de nouveaux mouvements moléculaires. Lorsqu’ enfin elle touche le fond, elle remue la vase, heurte les objets qui y gisaient oubliés et dont certains sont maintenant retrouvés, d’autres recouverts par le sable. D’innombrables événements, ou micro-événements, se succèdent en un temps très bref. Quand bien même aurait-on le temps et l’ennui, il serait impossible de les enregistrer tous, sans omission.

De la même façon, un mot juste au hasard dans l’esprit produit des ondes en surface et en profondeur, presque une série infinie de réactions en chaîne, entraînant dans sa chute sons et images, analogies et souvenirs, significations et rêves, dans un mouvement qui concerne à la fois l’expérience et la mémoire, l’imagination et l’inconscient, et qui se trouve compliqué du fait que l’esprit n’assiste point passivement à la représentation mais y intervient continuellement, pour accepter et refuse, relier, censurer, construire et détruire.

Au temps des étoiles

 

Quand je suis un peu abasourdie, bousculée par ce qui résonne absurde autour de moi, je me réfugie dans une image de ma mythologie intime….

Je suis au plus loin de ce qui m’entoure car j’appartiens aux étoiles.

Là-haut, tout là-haut,

je dispose du temps et de l’espace.

Je survole, j’appartiens au Pays où on n’atterrit jamais.

Loin des hommes et au plus proche de ce qui scintille et de ce qui fait refuge dans l’enveloppe profonde et éthérée de ces mots contenants,

Grande Ourse et Voie Lactée.

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Outre une belle conférence sur « Le Fil dans l’album jeunesse » (Bibliothèque Françoise Sagan, Paris), voici les deux lectures qui m’ont inspirées car tout récemment relue pour l’une et découverte pour l’autre :

Barrie, J.M, Peter Pan.

Ende, Michael, Momo. Ce roman jeunesse a été écrit avant L’Histoire sans Fin. Je recommande chaudement cette magnifique ode au temps intime si précieux et si souvent dérobé par les temps qui courent (justement)….une belle découverte grâce au remarquable Chez Soi, une odyssée de l’espace domestique de Mona Chollet.