Épiphanies parisiennes

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  Il y a ces petits instants précieux de disponibilité qui ne se révèlent qu’en flânerie solitaire, ceux qui ré-enchantent sa vision de la ville. Le quotidien et le regard blasé se tapissent momentanément dans les caniveaux et soudain, grâce à une simple vue à un moment donné, la sérendipité parisienne brille allègrement sur les pavés. Ces inédits esthétiques surgissent au coin d’une rue, entre du grouillant et de la quiétude. Lorsque l’esprit prend le temps, le pouls et flaire une atmosphère qui s’ouvre à soi, ici et maintenant…

Après avoir traversé une marée de touristes devant le parvis de Notre-Dame qui me sonne un peu, je tombe sur le croisement des rues d’Arcole et Chanoinesse. C’est une dimension ouverte, une gamme de gris élégants, une brèche atmosphérique qui me rapproche du Paris d’Eugène Adget et de Walter Benjamin. Un ça a été en devenir. Paris, familière et méconnue à la fois, une échappée poétique dans des rues qui m’étaient jusqu’alors inconnues comme lorsque je me rends à une station de métro dont j’ignorais l’ambiance de quartier.

Le temps semble suspendu, quelque chose dans la pierre et dans le temps qu’il fait me donne la sensation de toucher du bout des yeux ce qu’est l’essence de Paris. Une lanterne, un mur, un pan de trottoir font surgir quelque chose de lointain comme si, bien qu’elle se caractérise par sa densité galopante, la ville était surtout taillée sur mesure pour le flâneur solitaire, dans une rue nue, à peine fréquentée où le brusque n’existe plus et où la rêverie prend enfin ses aises.

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De la madeleine à la chouquette

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           Ce matin, je suis sortie de la boulangerie une demi-baguette à la main et un sachet de petites chouquettes toutes plates. Deux petites chouquettes pour céder au plaisir de la viennoiserie, deux petites chouquettes pour renouer avec un rituel d’enfance. Petite, j’avais mes habitudes gourmandes : le sachet de 500 grammes de chouquettes à la sortie de l’école, le millefeuille à la vanille saupoudré de sucre glace et enfin, le pithiviers que je réclamais à ma mère lors de notre sortie fréquente au petit centre commercial et qui, avec son épaisse frangipane, se substituait à la galette des rois pour tout le reste de l’année.

Le sachet de chouquettes, c’était le petit goûter solitaire qui précédait un certain rendez-vous secret avec l’imaginaire. Je rentrai seule de l’école primaire et puis, je m’installais sur les premières marches de l’escalier en bois de notre immeuble.

Je m’assois, je prends le temps de déguster les chouquettes une à une. J’aime particulièrement quand la chouquette est large et un peu aplatie. Quand je la tiens sous mes doigts, j’aime sentir la légère résistance de la pâte à cause de l’air qui y pénètre. La chouquette est plate mais une fois que je croque dedans, elle gonfle légèrement et je découvre toutes ses merveilleuses cavités parfumées s’épanouir. J’appuie encore pour le plaisir de cette mollesse dodue. Une à une, l’expérience est revisitée, un peu la même et une autre à la fois. Tout à la fin, l’odeur chaleureuse et collante de la pâte à chou est encore présente ; je secoue le sachet et observe le reste de petits éclats de sucre agglomérés au fond du sachet en papier.

Et puis, je monte les escaliers jusqu’à mon étage. Je n’arrive pas ouvrir la porte. La serrure, un peu grippée, résiste à ma petite main qui manipule la clé : je n’arrive pas à rentrer chez moi. La voisine n’est pas là, il me faut attendre l’arrivée de Papa dans les escaliers. Heureusement, j’ai encore le goût des chouquettes en bouche, alors je ne suis pas vraiment triste ni trop inquiète d’être toute seule dans l’escalier. Je balade mon regard sur les murs du palier, écaillés ici et là. Dans un amas d’écailles, je dessine avec mes yeux une maman crocodile puis ses petits. Toute une petite famille de crocodiles qui se déplace sur un mur et qui vit des aventures. Je les observe ramper un peu partout, je me berce, je me console. Le temps de l’attente n’existe presque plus.

Le salon de thé, cette quête proustienne

Le goût du café au lait matinal nous apporte cette vague espérance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plissée qui semblait du lait durci, quand la journée était encore intacte et pleine, se mit à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour.

Le Temps retrouvé, Marcel Proust

Madeleine

Je ne peux m’empêcher encore et encore d’être à l’affût DU salon de thé et, qui plus est, je reviens régulièrement sur ce sujet (ceux qui ont l’habitude de me lire ont dû remarquer le trait obsessionnel de la tasse et de la théière). J’en suis venue à me poser la question de ce qui pouvait bien se tramer derrière cette quête perpétuelle, ce faire retour vers ce même sujet. Chercher, trouver, expérimenter le lieu ; écrire encore et encore sur le salon sous toutes ses coutures, ses objets, son ambiance, ses textures…

Le salon de thé est indéniablement lié à mon anglophilie bien ancrée mais, au-delà de cela, c’est tout un monde sensible auquel j’aspire à me connecter et qui semble se cristalliser dans ces lieux. Point besoin de déguster du thé, une tasse de café ou de chocolat me suffit tant que des théières sont bien en vue comme autant de petites idoles rassemblées…

Papier peint et murs tapissés me procurent une sensation d’enveloppement et de protection que je ressens avec la même intensité lorsque je me sens douillettement enroulée sous les plis de ma couette. Les motifs au mur me procurent un plaisir hypnotique d’évasion, où je commence à déconstruire le thème répété, à le démanteler, le recomposer, un peu à la manière dont l’imagination s’investit en pleine contemplation des nuages.

Les objets, tasses, théières et pots, deviennent des territoires sensibles, parés et vulnérables : lustré, lissé, émaillé, patiné, ébréché, craquelé. Objets du vécu, de famille, familier, du foyer.

Rituel sensuel du parfum, de la teinte, de l’arôme.

Tranche de gâteau qui ramène au goût moelleux de l’enfance.

Attention flottante et bercement au gré des conversations : bribes de moments intimes et petite mondanité de vieilles élégantes s’entrelacent.

Le salon de thé, c’est pour moi plonger dans une démarche mémorielle. C’est retrouver ce sentiment sécurisant et dorlotant dans la quiétude des tissus et des mots. C’est re-sentir, c’est être à la recherche du sentiment apaisant qui a eu lieu et qui s’endort et qui se perd parfois en soi.

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Mes salons de thé à Paris :

La Bossue, 9 rue Joseph de Maistre, 75018 Paris.

Thé-Ritoire, 5 rue de Condé, 75006 Paris.

T’Cup, 16 rue des Minimes, 75003 Paris.

Tea Thé Tcha, 119 rue de la Glacière, 75013.

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  75012 Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, 75009 Paris.

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       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

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Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus, 75012 Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, 75009 Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

Il était une fois dans un château…

 

Pierres, pavés et nuages bas forment une forteresse grise et enveloppante au beau milieu du château. Seuls règnent le froid et le silence.

Statues et gargouilles, veilleuses solennelles, accueillent ma flânerie en toute quiétude. J’arpente les salles, entends mes pas résonner, alterne montées et descentes d’innombrables volées d’escaliers. Les meubles sont absents, seules d’étranges frises végétales et animales habillent les lieux. Un goût d’inachevé se prête à l’imagination, à sonder les recoins et les imposantes cheminées, à expérimenter la fertilité du vide.

Je me perds et me prends dans les ombres.

Une atmosphère minérale se dévoile à mesure sur la pierre des murs.

Il ondule des ombres chinoises, du métal scintillant, les promesses d’une plongée dans une lanterne magique. Un halo bleu inonde le bois du parquet, les vitraux floutent et brassent les contours de la cour intérieure, une salle immerge dans un bain vertigineux bleu lapis-lazuli.

Il est temps de s’éloigner de l’échappée tranquille au cœur de Pierrefonds.

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Prendre le temps, prendre le thé

 

 

 

Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.

(Le Temps retrouvé, Marcel Proust)

        Rouen, le temps d’une journée. Peut-être pas un instant de grâce mais tout au moins un moment amical, paisible et chaleureux qui se cale harmonieusement aux fêtes de fin d’année. Lors d’escapades, mon esprit se perd souvent dans un maillage littéraire et artistique si je ne suis pas prise d’une impression proche du syndrome de Stendhal. Un enthousiasme sérieux m’accapare lors de ces fuites souvent solitaires.

Mais ce jour-là, je suis avec mes proches, je suis gagnée par leur bonne humeur et leur tranquillité. Je ne déborde pas dans ma tête : la promenade volontairement solitaire n’aura pas lieu, je suis bien entourée, nul besoin de convoquer des compagnons imaginaires pour rendre ma flânerie plus vivante.

Peut-être Rouen a-t-elle la bonne échelle pour ce temps suspendu, en bonne compagnie ?

Se régaler des colombages dans la rue pavée du Gros-Horloge où le temps file au rythme de la flânerie et du bavardage.

Se perdre par curiosité dans les dédales exigus qui percent la raffinée rue Saint-Romain.

Se réjouir à la vue de son assiette en porcelaine où s’épanouit une crêpe garnie de compote de pommes et arrosée d’un filet généreux de sauce caramel au beurre salé.

Se réfugier douillettement, par temps glacial, dans un salon de thé. Y Déguster la vue de la fumée s’extirpant de la théière et piocher à la fourchette d’infimes bouchées de ce précieux moment réconfortant et insouciant.

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Deux adresses gourmandes qui ont comblé ce temps à Rouen :

Crêperie Saint-Romain, 52 rue Saint-Romain.

Salon de thé Dame Cakes, 70 rue Saint-Romain.

L’épicerie fine : petit inventaire pragmatique, caprice gourmet

J’avais envie de goûter. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. (…) Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer l’attention de celle-ci qui rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il était déjà tard.

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu.

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Lèche-vitrine du gourmet.

Instant haut-bourgeois, plaisir enfantin, curiosité de badaud.

Armoires, étagères, tiroirs, pots, bocaux, couvercles, tubes, étiquettes, sachets, boîtes.

Bois, métal, papier.

Chocolat, thé, confiture, café, épices : le bon goût à portée de bouche.

Grains, feuilles, poudre, pétales.

Broyé, concassé, moulu, fumé.

Explorer, toucher, sentir, goûter.

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Quelques adresses (parisiennes) en ces temps de fêtes pour se frotter à l’expérience :

Café Verlet, 256 rue Saint-Honoré, 75001 Paris.

La Chambre aux confitures, 20 rue de Buci, 75006 Paris.

Le Comptoir français des poivres et des épices, Place de Fürstenberg, 75006 Paris.

Épices Roellinger, 51 bis rue Saint-Anne, 75002 Paris.

Godiva, chocolatier, 49 avenue de l’Opéra, 75002 Paris.

Meert, chocolatier et confiseur, 16 rue Elzévir, 75003 Paris.