In/thé/rmezzo

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       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

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Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

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Il était une fois dans un château…

 

Pierres, pavés et nuages bas forment une forteresse grise et enveloppante au beau milieu du château. Seuls règnent le froid et le silence.

Statues et gargouilles, veilleuses solennelles, accueillent ma flânerie en toute quiétude. J’arpente les salles, entends mes pas résonner, alterne montées et descentes d’innombrables volées d’escaliers. Les meubles sont absents, seules d’étranges frises végétales et animales habillent les lieux. Un goût d’inachevé se prête à l’imagination, à sonder les recoins et les imposantes cheminées, à expérimenter la fertilité du vide.

Je me perds et me prends dans les ombres.

Une atmosphère minérale se dévoile à mesure sur la pierre des murs.

Il ondule des ombres chinoises, du métal scintillant, les promesses d’une plongée dans une lanterne magique. Un halo bleu inonde le bois du parquet, les vitraux floutent et brassent les contours de la cour intérieure, une salle immerge dans un bain vertigineux bleu lapis-lazuli.

Il est temps de s’éloigner de l’échappée tranquille au cœur de Pierrefonds.

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Prendre le temps, prendre le thé

 

 

Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.

(Le Temps retrouvé, Marcel Proust)

        Rouen, le temps d’une journée. Peut-être pas un instant de grâce mais tout au moins un moment amical, paisible et chaleureux qui se cale harmonieusement aux fêtes de fin d’année. Lors d’escapades, mon esprit se perd souvent dans un maillage littéraire et artistique si je ne suis pas prise d’une impression proche du syndrome de Stendhal. Un enthousiasme sérieux m’accapare lors de ces fuites souvent solitaires.

Mais ce jour-là, je suis avec mes proches, je suis gagnée par leur bonne humeur et leur tranquillité. Je ne déborde pas dans ma tête : la promenade volontairement solitaire n’aura pas lieu, je suis bien entourée, nul besoin de convoquer des compagnons imaginaires pour rendre ma flânerie plus vivante.

Peut-être Rouen a-t-elle la bonne échelle pour ce temps suspendu, en bonne compagnie ?

Se régaler des colombages dans la rue pavée du Gros-Horloge où le temps file au rythme de la flânerie et du bavardage.

Se perdre par curiosité dans les dédales exigus qui percent la raffinée rue Saint-Romain.

Se réjouir à la vue de son assiette en porcelaine où s’épanouit une crêpe garnie de compote de pommes et arrosée d’un filet généreux de sauce caramel au beurre salé.

Se réfugier douillettement, par temps glacial, dans un salon de thé. Y Déguster la vue de la fumée s’extirpant de la théière et piocher à la fourchette d’infimes bouchées de ce précieux moment réconfortant et insouciant.

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Deux adresses gourmandes qui ont comblé ce temps à Rouen :

Crêperie Saint-Romain, 52 rue Saint-Romain.

Salon de thé Dame Cakes, 70 rue Saint-Romain.

L’épicerie fine : petit inventaire pragmatique, caprice gourmet

J’avais envie de goûter. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. (…) Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer l’attention de celle-ci qui rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il était déjà tard.

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu.

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Lèche-vitrine du gourmet.

Instant haut-bourgeois, plaisir enfantin, curiosité de badaud.

Armoires, étagères, tiroirs, pots, bocaux, couvercles, tubes, étiquettes, sachets, boîtes.

Bois, métal, papier.

Chocolat, thé, confiture, café, épices : le bon goût à portée de bouche.

Grains, feuilles, poudre, pétales.

Broyé, concassé, moulu, fumé.

Explorer, toucher, sentir, goûter.

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Quelques adresses (parisiennes) en ces temps de fêtes pour se frotter à l’expérience :

Café Verlet, 256 rue Saint-Honoré, 75001 Paris.

La Chambre aux confitures, 20 rue de Buci, 75006 Paris.

Le Comptoir français des poivres et des épices, Place de Fürstenberg, 75006 Paris.

Épices Roellinger, 51 bis rue Saint-Anne, 75002 Paris.

Godiva, chocolatier, 49 avenue de l’Opéra, 75002 Paris.

Meert, chocolatier et confiseur, 16 rue Elzévir, 75003 Paris.

 

 

 

 

Ce qui a surgi à Bruges

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Le long d’un canal, au loin le Beffroi.

J’essaie d’oublier mais ça reste dans ma tête.

Ray dans Bons baisers de Bruges (2008) de Martin McDonagh

Tout récemment, j’ai décidé de m’offrir une escapade d’une journée à Bruges. Je n’y avais jamais mis les pieds jusqu’à maintenant et j’espérais un jour en faire la visite. J’avais envie de vivre l’expérience égoïstement, la vivre purement sans avoir à devoir m’adapter au rythme et aux envies d’un autre.

Je suis partie avec en tête le fantasme d’une ville mélancolique, pensant au tableau symboliste Bruges-la-Morte en hommage au poète Georges Rodenbach et aussi au « Fucking Bruges » prononcé inlassablement par Ray, tueur à gages dépressif incarné par Colin Farrell dans le noir et excellent film Bons Baisers de Bruges (From Bruges) de Martin McDonagh. Qu’est-ce qui allait ressortir de cette expérience ? Est-ce que je verrai la ville dans ce qu’elle me provoque ou bien telle que je persiste à me la fantasmer ? Les groupes de touristes pourraient-il parasiter mon désir de vivre Bruges en moi-même ?

Je suis arrivée, un jour très nuageux et légèrement pluvieux. Pas de surprise. Je ressens l’échelle d’une petite ville, je me rends sur la place du Marché, devant le Beffroi. Je me sens bien parmi les pavés, les nuages tristes, les pierres et le calme ambiant (la visite en pleine semaine a sans doute faciliter les choses).

Mon réflexe immédiat est de m’installer quelque part, de prendre le temps. La ville n’est pas grande et j’ai envie de faire des pauses ponctuelles dans des lieux doux et réconfortants, contrastant avec ce ciel gris sale. J’ai l’agréable surprise de découvrir que cette petite ville possède une réserve non négligeable de salons de thé.

J’ai flâné toute la journée et par moment, j’étais même seule à longer des canaux. Le calme et la faible densité se sont avérés très dépaysants pour la parisienne que je suis.

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Au loin, le vieux quartier Van Eyck.

Et puis, tout en marchant et flottant dans mes pensées, je regarde distraitement des cygnes barbotant puis, soudain, ils s’élancent en volée. Et c’est à ce moment-là que quelque chose a surgi à Bruges…

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Un flot de pensées dirigé, plongé dans l’enfance. Me reviennent des images du Merveilleux voyage de Nils Olgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.  Petite, je me régalais de l’adaptation en animé japonais. Il y a un peu plus d’un an, j’ai récupéré une première édition, tout à fait par hasard, lors d’un séjour en Suède. Un libraire de livres d’occasion qui allait fermer boutique définitivement, offrait gratuitement ses livres à qui voulait bien les récupérer. Je me revois me diriger vers les étagères de romans espérant sans trop y croire, y trouver des copies de Lagerlöf dont je possédais déjà une traduction éditée chez Actes Sud. Les suédois du coin sont affairés à récupérer d’autres ouvrages, je suis seule face aux copies dont je ne cerne aucun mot, je ne sais pas à ce moment là que j’ai sous les yeux les deux tomes d’une première édition originale, cette belle surprise aura lieu quelques heures plus tard. Ces ouvrages attirent mon œil ; je suis fascinée par les couvertures tissées vert olive, par l’illustration de la volée d’oies, par le petit Nils au bonnet rouge orangé éclatant. Je veux m’emparer de ces livres dont je ne comprends pas un traître mot comme si je cherchais à m’accrocher à un bout insaisissable de mon enfance, comme si je pouvais me rattacher, me raccorder à cette enfant que j’étais et à son imagination sauvage. Posséder ses livres, toucher le tissage, c’était effleurer un peu du territoire farouche et libre de l’enfance.

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Les oies sur le canal, à Bruges. Mes pensées prennent une autre tournure plus sombre car je suis prise d’angoisse soudainement ; cette fois-ci mon esprit fait défiler des métamorphoses tristes de contes à la chute tragique. Je pense inévitablement au ballet du Lac des cygnes. Émergent des images d’acte blanc de ballet avec leurs scènes au long tutu blanc virginal et morbide.  D’un côté, je suis emplie d’un sentiment de tristesse pesante et d’un autre, d’un certain réconfort d’être loin de mon enfance et heureuse de capturer ces instants solaires et sauvages d’évasion enfantine. Un peu comme une métamorphose, je me sens saisie d’un entre-deux qui me dépasse, entre douceur et douleur, à Bruges.

Londres, ville de cœur

J’aime Londres.

Londres, parce que cette ville contient et reçoit l’ensemble de mes pensées imaginaires. Londres, parce que mon attachement est lointain et bien ancré. J’y retourne inlassablement et régulièrement avec toujours autant de plaisir, chaque année depuis mon adolescence. J’ai aspiré à y vivre pendant longtemps, pensant que ma vie devait naturellement se faire là-bas. Les circonstances ont jusqu’à maintenant repoussé cela, ce qui fait que je n’ai aucune conscience de ce que représente une routine londonienne : comment vivrais-je l’engrenage du quotidien ? Est-ce que je ressentirais l’ennui, la vacuité, différemment de Paris ? Est-il facile de dépasser le cap du small talk pour se lier d’amitié ? Est-ce que je m’adapterais au gris plombant hivernal sur du long terme ?

Alors, tout naturellement, au fil du temps, Londres est devenue une construction fantasmatique, un refuge, une sorte de playground affectif. C’est désormais pour moi un lieu dont je souhaite conserver intacte la qualité de retraite intime. Je la ressens comme un territoire de jeu dès que je pose le pied à la gare Saint Pancras, dès que je redécouvre avec un soulagement troublant l’espace autour de moi par fort contraste avec la promiscuité de la densité parisienne, dès que mon regard tombe sur la chaleur des murs de brique rouge.

Saint Pancras

Les briques de Saint Pancras

J’aime Londres pour lire et m’amuser à prononcer le nom des stations du Tube : Pimlico, Elephant & Castle, Waterloo, Farrindon, Paddington. Je ressens de la satisfaction à voir ici et là des blue plaques, ces plaques commémoratives très présentes sur les immeubles et qui me procurent l’impression d’être entourée de grandes figures artistiques qui veillent sur moi, un peu comme de petites divinités protectrices. J’éprouve ce même réconfort quand je fais mes haltes dans certains de mes musées et que je constate que les tableaux sont toujours disposés au même endroit comme si le propriétaire fantôme des lieux avait tout préservé pour m’accueillir le plus amicalement possible.

J’aime la façon dont cette ville me souffle ses impressions nocturnes. A partir d’elle, à partir de moi, je revis les promenades solitaires de Dickens qui s’enfonçait dans la nuit en quête de personnages et de lieux inspirants. Je contemple le crépuscule tomber sur la Tamise pour recomposer les peintures minérales de Whistler, imaginer le survol de Peter Pan et des enfants Darling vers Neverland. A la tombée de la nuit, je lève aussi la tête pour me délecter de l’observation de la vie à travers les bay windows sans rideau des quartiers chics et cossus.

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Nocturne en bleu et or-Le Vieux pont de Battersea (1872-1875), James McNeill Abbott Whistler

Londres accroche le soleil d’une certaine façon comme toute ville à briques. Une dégustation visuelle où les briques deviennent fourneaux, où le roux devient biscuit à la cannelle. Le soleil se fait étrangement crépusculaire en pleine journée, un doré doux et mélancolique lorsque je flâne sur St Katharine’s Docks, au bord du Regent’s Canal ou  dans l’étendue de Kensington Gardens. Par temps maussade ou en plein hiver, j’éprouve les nuages gris plomb et les gouttelettes de bruine sur mon manteau de laine comme des prétextes pour me réfugier dans un lieu à la lumière chaude et aux murs tapissés, que ce soit un salon de thé ou un pub.

J’aime alors me faire bercer par la langue anglaise à la manière d’une comptine rassurante qui convoque en moi le son d’une voix maternelle sécurisante. L’air humide de l’hiver londonien me frigorifie terriblement mais je ne me lasse pas de ce moment charnière où j’entre dans une pièce à cheminée victorienne dont l’odeur du bois qui crépite aussitôt m’apaise.

Le musée de la Vie Romantique, un refuge à contre-courant

Retourner au musée de la vie Romantique que je fréquente ponctuellement depuis mon adolescence, cela équivaut pour moi à renouer avec le goût du chocolat chaud à l’ancienne à chaque hiver : lieu ou texture, c’est prendre refuge.

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Façade de l’hôtel Sheffer-Renan ou musée de la Vie Romantique

Sans pouvoir me l’expliquer, j’associe spontanément ce lieu à des mots du passé débutant par la lettre a, qui enserrerait en quelque sorte son aura nostalgique : à l’ancienne, autrefois, d’antan. Un a comme le mouvement d’une aiguille qui forme une boucle pour s’attacher en point sur un canevas de broderie. Cet ancien hôtel-atelier du XIXè siècle, qui appartenait au peintre romantique Ary Sheffer, serait propice à se laisser aller à cette pratique plutôt féminine, calme et presque désuète. Discret cottage parisien, cette maison dégage d’emblée un parfum féminin avec sa dominante de portraits d’amies, de parentes et de muses dont celui de George Sand trônant dans le salon et un cabinet d’accessoires de beauté qui font partie des memorabilia de l’auteure.

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Le salon George Sand

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La chambre des portraits romantiques

A contre-courant de l’air du temps, ce lieu semble démodé à tous points de vue. Peu d’efforts sont faits pour le mettre en goût du jour. Dans cette atmosphère très Nouvelle-Athènes (nom attribué au quartier du musée au début du XIXè siècle), une installation contemporaine se fond dans la toute récente rénovation et revisite avec nostalgie des motifs du musée.

Avec ses vitraux teintés, ses stores baissés, ses tentures réelles et en trompe l’œil, le musée semble replié sur lui-même, un peu comme si une personne malade ou misanthrope y résidait ; comme si les treillis, les glycines, l’atelier attenant constituaient les limites d’un monde endormi et à part.

Une atmosphère tamisée y règne jusque dans les tableaux littéraires exacerbant le clair-obscur. On y retrouve un esprit néo-gothique où se côtoient les mythes de Faust et de personnages issus notamment des œuvres de Lord Byron et de Shakespeare.

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Paolo et Francesca, Pierre Claude François Delorme (vers 1820)

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Miranda et Ferdinand jouant aux échecs (d’après la Tempête de Shakespeare), Gillot Saint-Evre (1822)

Tout ceci concourt à se mettre au contact intuitivement avec l’esprit intime et feutré des lieux, de s’imprégner du sentiment que ressentaient peut-être Sand, Frédéric Chopin, Eugène Delacroix, Charles Dickens et d’autres en s’installant dans le salon de conversation.

 

Et pourtant dans cette quiétude où on se prêterait bien à somnoler, une caricature de Dumas, un orgue de voyage, un délicat service en porcelaine au chiffre de Louis-Philippe, une Sapho lumineuse et d’influence symboliste se font détails décalés, petites anomalies qui égayent ce petit nid douillet et bourgeois, secouant un peu la poussière et la tranquillité des lieux.

*Musée de la Vie Romantique, 16 rue Chaptal, 75009 Paris.