Lueur

 

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Alors que j’ouvrais les yeux dans la pénombre, j’ai cru entrevoir une lueur de mon enfance.

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Brèves de salon de thé

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L’oreille qui flâne ( ou l’expérience du eavesdropping )

À peine assise, le nez dans mon livre, je suis à portée des conversations de tous, consciente de l’intranquillité passive qui va se faire sentir tôt ou tard : ma concentration sera malmenée, bousculée, cognée par des flots de paroles et des transactions de mots pêle-mêle. Dans les premières minutes, au hasard d’une conversation attrapée, j’épierai et épongerai bien malgré moi les émotions d’autrui, l’intimité qui s’ouvre du fond de la bouche. Puis, progressivement, cette écoute clandestine me fera délaisser ma lecture et remplira discrètement mes carnets…

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Le salon de thé, ce lieu douillet qui se prête aux conversation entre vieilles amies (en âge et en durée d’amitié) : la routine des courses, les petites tracasseries du quotidien, ce corps qui vieillit et tout en creux, la mort au détour d’une théière et d’un pot de lait. Ressortent de là, des instants inattendus d’humanité vulnérable et de profonde mélancolie.

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Une grand-mère décrit à sa vieille amie ce que sa petit-fille, enfant anxieuse lui aurait dit : « Mamie, tu sais, tout va passer, sauf la mort… ».

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Deux amies, particulièrement âgées, visiblement très proches :

« T’en as marre? …Tu veux mourir ? »

-Je sais pas. Tout ça, c’est absurde. J’ai l’impression que j’emmerde tout le monde.

« Tu m’emmerdes pas, moi. »

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Brèves mélancoliques,  parfois touchantes par sa vérité crue et intime.

Instant flamboyant

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  Cet après-midi là, j’ai décroché spontanément un sourire juste à la façon dont les feuilles orangées s’imprégnaient de la lumière solaire sur la façade arrière de la Manufacture des Gobelins. Je ne voyais que l’éclat presque brûlant de cette matière sèche : une vision flamboyante.

Les ombres se découpaient nettement au-dessus du muret, presque comme des traits simples tirés à la règle. Les angles étaient taillés de telle façon par le soleil qu’une ligne de démarcation impeccable séparait la lumière quasi aveuglante de l’ombre.

La frise de street-art se déployait en une ribambelle de mouvements harmonieux : un ensemble ondulant de plumes multicolores, des lambeaux d’affiches, un curieux chien à la peau en bandelettes. Des amas, des tas qui semblaient se détacher et se répondre au creux d’un bruissement de matières.

 

Blancs intimes

Blancs intimes ou plus exactement ces blancs qui m’inquiètent, me fascinent ou m’attirent. Trois déclinaisons du blanc dans trois textures distinctes qui ont, pour moi, une grande puissance d’évocation.

Le blanc de J.M.W Turner

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Pluie, vapeur et vitesse (1844), National Gallery (Londres)

Venice, Moonrise 1840 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

Venice, Moonrise (1840), Tate Britain (Londres)

Turner, peintre anglais du 19ème siècle aux paysages atmosphériques quasi abstraits, a travaillé le blanc notamment pour les nuages, la vapeur et la bruine. Un blanc minéral, compact et lumineux. Dans Pluie, Vapeur et Vitesse (1844), c’est un blanc sale mêlé de gris. Nous sommes dans le mouvement dont le blanc est le fil chromatique dynamique. Un tournoiement enveloppant, qui se dilate et se répand comme un filet. Des halos vaporeux, ouatés. Dans sa série dédiée à Venise, Turner rend la cité des Doges éblouissante de blanc. La couleur envahit et enrobe la ville. La cité est comme diluée dans cette couleur, comme engouffrée dans une matière lactée.

 

Le blanc du ballet

24 septembre au 12 octobre 2009 au Palais Garnier

L’acte blanc est sans doute l’un des motifs les plus hypnotisants du ballet. C’est un épisode particulier au sein du livret, qui est associé au 19ème siècle et plus précisément au ballet romantique. Il correspond à un événement souvent onirique et élégiaque du spectacle où les danseuses sont toutes vêtues de tutus blancs (souvent longs). La Sylphide, Giselle et Le Lac des Cygnes se caractérisent notamment par un acte blanc. Ce segment tranche généralement avec le reste du ballet qui compte des tutus colorés. Dans l’acte blanc, si les tutus sont longs, le bruit des plis de la tulle qui virevolte en vient presque à concurrencer la musique de l’orchestre. Et puis, il y a cette lumière tamisée qui vient teinter de bleu le tissu immaculé. Le blanc se fait virginal, morbide et mystérieux. Un blanc à la fois sacré et profane. Le tissu vire au linceul et le corps féminin évoque une chrysalide inquiétante et mortifère.

 

Le blanc de la crème

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Image extraite du site Marie-Claire-Cuisine et Vins de France

Mascarpone, ricotta, chantilly ; ce blanc onctueux qui se savoure ramassé, frotté dans un geste curvé et une forme de flocon lacté. Le blanc forme un nuage compact, une consistance légère et réconfortante.  Bouchée archaïque comme une recherche du goût maternel. C’est un blanc doux qui tournoie, touillé en spirale, qu’on étale et qu’on laisse fondre en bouche pour se satisfaire d’être bien rempli. Ce blanc, je l’aime velouté, dans sa mousse, en épaisseur, dans l’acte de napper, soyeux quand je caresse cette couleur à la cuillère.

 

Cette gestuelle qui m’interpelle

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A Girl at a Window (sans date), Louis-Léopold Boilly (1761-1845), The National Gallery (Londres)

 

La vie commence là où commence le regard.

(Amélie Nothomb, Métaphysique des tubes, 2000.)

            Dans les transports en commun, si je me détache de mon téléphone ou de mon livre, mon regard flâne, s’égare, détale, se pose, part et, parfois, revient sur quelqu’un. Et puis, il y a ces rares instants où une courte rencontre fortuite se produit. Parfois, c’est un saisissement qui me prend à la vue de l’autre, une sensation inouïe de ce qu’il/elle dégage. C’est parfois brusque, déroutant et solitaire. À d’autres moments inhabituels, l’intérêt est réciproque : je ne parle pas de ces instants d’attraction-séduction mais de ce qui pousse à entrer en contact avec l’autre gratuitement et instinctivement. Une gestuelle offerte, instantanée, sans contre-partie.

Dans le bus, je vois une silhouette fine s’avancer. Cette personne se déplace avec grâce et élégance. Son style et ses traits androgynes m’empêchent de saisir si j’observe un homme ou une femme. Ses cheveux courts et souples recouvrent son profil qui laissent deviner des traits fins. Je distingue enfin de longues boucles d’oreilles très féminines. Ses mains sont d’une délicatesse qui me captivent et j’ai désormais peur qu’elle remarque que je la contemple pour ces détails comme découpés de sa personne. La ligne précieuse de ses boucles d’oreille en métal offre un fort contraste avec ses vêtements de garçonne et c’est pourtant cette étrange alliance qui sculpte pour moi l’aura magnétique de cette jeune femme.

Dans le bus, encore. Je ressens un mouvement brusque et répétitif non loin de moi. Je finis par cerner ce qui me décentre de moi-même : la main intranquille d’un homme sur le côté latéral.  Sa main posée sur sa cuisse, il ne peut s’empêcher d’effectuer un geste brusque avec ses doigts toutes les cinq secondes, comme prêt à dégainer. Il relâche le mouvement puis recommence, comme s’il avait une sorte de hoquet physique. Il a un TOC, il va falloir faire avec le temps du trajet ; lui et moi. Sa gestuelle fait croire qu’il s’apprête à solliciter un autre invisible. Est-il fou ou est-ce uniquement la main qui est démente ? Je n’arrive pas à empêcher mon regard de faire retour sur sa drôle de gestuelle alors que je sais pertinemment qu’il s’agit d’un mouvement sans fin et sans objet.

Dans le métro, je suis assise, un peu fatiguée de ma journée. J’observe une jeune femme dont la chevelure auburn m’interpelle, sa beauté n’est pas du tout contemporaine. Je lui trouve un charme bienveillant qui me touche. Son regard croise le mien alors qu’elle descend à une station. Elle me lance un sourire franc avec douceur, confirmant ce que je ressentais en la contemplant. Un sourire présent et bienveillant. Ai-je souri la première à cette personne sans en avoir conscience ou lui ai-je rendu son sourire ? Un échange infime et éphémère qui m’a semblé comme un partage entier et précieux, presque un retour archaïque à notre état de mammifère. Réconfortant.

Opisthotonos ou cette étrange courbe du corps

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Opisthotonos pendant une grande crise hystérique ( photo non datée, A. Londe)

Ébréché de l’intérieur. Thanatos aux hospices

À l’envers, je culbute nos courbes.

Ouroboros extatique de mes nerfs

Tensions, torsions cataclysmiques.

Hypnagogie renversée, rétractée

Je vous vois les yeux grands fermés.

Lourdes extases qui me sidèrent.

Mon âme capturée, envolée,

Effraction de la douleur crispée,

Apnée du son,

Tétanie de l’en-bas

Oubli solitaire

Je crache sourde dans ma gueule,

Douleur trouble sans écume

Racines saccagées dans les fouilles, dans les failles,

Dans les entrailles de mes émois.

 

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J’écris rarement des poèmes mais j’avais envie de partager un peu de cette écriture. L’inspiration m’est venue après une phase de lectures sur l’hystérie. Je recommande tout  particulièrement sur le sujet :

Charcot, Jean-Martin. Quand la foi guérit.

Didi-Huberman, Georges. Invention de l’hystérie, Charcot et l’Iconographie photographique de la Salpêtrière

Freud, Sigmund. Œuvres Complètes (Tome 1). On y découvre sa découverte des cas d’hystérie lors de sa rencontre déterminante avec Charcot à la Salpêtrière.

 

Ce qui a surgi à Bruges

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Le long d’un canal, au loin le Beffroi.

J’essaie d’oublier mais ça reste dans ma tête.

Ray dans Bons baisers de Bruges (2008) de Martin McDonagh

Tout récemment, j’ai décidé de m’offrir une escapade d’une journée à Bruges. Je n’y avais jamais mis les pieds jusqu’à maintenant et j’espérais un jour en faire la visite. J’avais envie de vivre l’expérience égoïstement, la vivre purement sans avoir à devoir m’adapter au rythme et aux envies d’un autre.

Je suis partie avec en tête le fantasme d’une ville mélancolique, pensant au tableau symboliste Bruges-la-Morte en hommage au poète Georges Rodenbach et aussi au « Fucking Bruges » prononcé inlassablement par Ray, tueur à gages dépressif incarné par Colin Farrell dans le noir et excellent film Bons Baisers de Bruges (From Bruges) de Martin McDonagh. Qu’est-ce qui allait ressortir de cette expérience ? Est-ce que je verrai la ville dans ce qu’elle me provoque ou bien telle que je persiste à me la fantasmer ? Les groupes de touristes pourraient-il parasiter mon désir de vivre Bruges en moi-même ?

Je suis arrivée, un jour très nuageux et légèrement pluvieux. Pas de surprise. Je ressens l’échelle d’une petite ville, je me rends sur la place du Marché, devant le Beffroi. Je me sens bien parmi les pavés, les nuages tristes, les pierres et le calme ambiant (la visite en pleine semaine a sans doute faciliter les choses).

Mon réflexe immédiat est de m’installer quelque part, de prendre le temps. La ville n’est pas grande et j’ai envie de faire des pauses ponctuelles dans des lieux doux et réconfortants, contrastant avec ce ciel gris sale. J’ai l’agréable surprise de découvrir que cette petite ville possède une réserve non négligeable de salons de thé.

J’ai flâné toute la journée et par moment, j’étais même seule à longer des canaux. Le calme et la faible densité se sont avérés très dépaysants pour la parisienne que je suis.

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Au loin, le vieux quartier Van Eyck.

Et puis, tout en marchant et flottant dans mes pensées, je regarde distraitement des cygnes barbotant puis, soudain, ils s’élancent en volée. Et c’est à ce moment-là que quelque chose a surgi à Bruges…

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Un flot de pensées dirigé, plongé dans l’enfance. Me reviennent des images du Merveilleux voyage de Nils Olgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf.  Petite, je me régalais de l’adaptation en animé japonais. Il y a un peu plus d’un an, j’ai récupéré une première édition, tout à fait par hasard, lors d’un séjour en Suède. Un libraire de livres d’occasion qui allait fermer boutique définitivement, offrait gratuitement ses livres à qui voulait bien les récupérer. Je me revois me diriger vers les étagères de romans espérant sans trop y croire, y trouver des copies de Lagerlöf dont je possédais déjà une traduction éditée chez Actes Sud. Les suédois du coin sont affairés à récupérer d’autres ouvrages, je suis seule face aux copies dont je ne cerne aucun mot, je ne sais pas à ce moment là que j’ai sous les yeux les deux tomes d’une première édition originale, cette belle surprise aura lieu quelques heures plus tard. Ces ouvrages attirent mon œil ; je suis fascinée par les couvertures tissées vert olive, par l’illustration de la volée d’oies, par le petit Nils au bonnet rouge orangé éclatant. Je veux m’emparer de ces livres dont je ne comprends pas un traître mot comme si je cherchais à m’accrocher à un bout insaisissable de mon enfance, comme si je pouvais me rattacher, me raccorder à cette enfant que j’étais et à son imagination sauvage. Posséder ses livres, toucher le tissage, c’était effleurer un peu du territoire farouche et libre de l’enfance.

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Les oies sur le canal, à Bruges. Mes pensées prennent une autre tournure plus sombre car je suis prise d’angoisse soudainement ; cette fois-ci mon esprit fait défiler des métamorphoses tristes de contes à la chute tragique. Je pense inévitablement au ballet du Lac des cygnes. Émergent des images d’acte blanc de ballet avec leurs scènes au long tutu blanc virginal et morbide.  D’un côté, je suis emplie d’un sentiment de tristesse pesante et d’un autre, d’un certain réconfort d’être loin de mon enfance et heureuse de capturer ces instants solaires et sauvages d’évasion enfantine. Un peu comme une métamorphose, je me sens saisie d’un entre-deux qui me dépasse, entre douceur et douleur, à Bruges.