Il était une fois dans un château…

 

Pierres, pavés et nuages bas forment une forteresse grise et enveloppante au beau milieu du château. Seuls règnent le froid et le silence.

Statues et gargouilles, veilleuses solennelles, accueillent ma flânerie en toute quiétude. J’arpente les salles, entends mes pas résonner, alterne montées et descentes d’innombrables volées d’escaliers. Les meubles sont absents, seules d’étranges frises végétales et animales habillent les lieux. Un goût d’inachevé se prête à l’imagination, à sonder les recoins et les imposantes cheminées, à expérimenter la fertilité du vide.

Je me perds et me prends dans les ombres.

Une atmosphère minérale se dévoile à mesure sur la pierre des murs.

Il ondule des ombres chinoises, du métal scintillant, les promesses d’une plongée dans une lanterne magique. Un halo bleu inonde le bois du parquet, les vitraux floutent et brassent les contours de la cour intérieure, une salle immerge dans un bain vertigineux bleu lapis-lazuli.

Il est temps de s’éloigner de l’échappée tranquille au cœur de Pierrefonds.

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Londres, ville de cœur

J’aime Londres.

Londres, parce que cette ville contient et reçoit l’ensemble de mes pensées imaginaires. Londres, parce que mon attachement est lointain et bien ancré. J’y retourne inlassablement et régulièrement avec toujours autant de plaisir, chaque année depuis mon adolescence. J’ai aspiré à y vivre pendant longtemps, pensant que ma vie devait naturellement se faire là-bas. Les circonstances ont jusqu’à maintenant repoussé cela, ce qui fait que je n’ai aucune conscience de ce que représente une routine londonienne : comment vivrais-je l’engrenage du quotidien ? Est-ce que je ressentirais l’ennui, la vacuité, différemment de Paris ? Est-il facile de dépasser le cap du small talk pour se lier d’amitié ? Est-ce que je m’adapterais au gris plombant hivernal sur du long terme ?

Alors, tout naturellement, au fil du temps, Londres est devenue une construction fantasmatique, un refuge, une sorte de playground affectif. C’est désormais pour moi un lieu dont je souhaite conserver intacte la qualité de retraite intime. Je la ressens comme un territoire de jeu dès que je pose le pied à la gare Saint Pancras, dès que je redécouvre avec un soulagement troublant l’espace autour de moi par fort contraste avec la promiscuité de la densité parisienne, dès que mon regard tombe sur la chaleur des murs de brique rouge.

Saint Pancras

Les briques de Saint Pancras

J’aime Londres pour lire et m’amuser à prononcer le nom des stations du Tube : Pimlico, Elephant & Castle, Waterloo, Farrindon, Paddington. Je ressens de la satisfaction à voir ici et là des blue plaques, ces plaques commémoratives très présentes sur les immeubles et qui me procurent l’impression d’être entourée de grandes figures artistiques qui veillent sur moi, un peu comme de petites divinités protectrices. J’éprouve ce même réconfort quand je fais mes haltes dans certains de mes musées et que je constate que les tableaux sont toujours disposés au même endroit comme si le propriétaire fantôme des lieux avait tout préservé pour m’accueillir le plus amicalement possible.

J’aime la façon dont cette ville me souffle ses impressions nocturnes. A partir d’elle, à partir de moi, je revis les promenades solitaires de Dickens qui s’enfonçait dans la nuit en quête de personnages et de lieux inspirants. Je contemple le crépuscule tomber sur la Tamise pour recomposer les peintures minérales de Whistler, imaginer le survol de Peter Pan et des enfants Darling vers Neverland. A la tombée de la nuit, je lève aussi la tête pour me délecter de l’observation de la vie à travers les bay windows sans rideau des quartiers chics et cossus.

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Nocturne en bleu et or-Le Vieux pont de Battersea (1872-1875), James McNeill Abbott Whistler

Londres accroche le soleil d’une certaine façon comme toute ville à briques. Une dégustation visuelle où les briques deviennent fourneaux, où le roux devient biscuit à la cannelle. Le soleil se fait étrangement crépusculaire en pleine journée, un doré doux et mélancolique lorsque je flâne sur St Katharine’s Docks, au bord du Regent’s Canal ou  dans l’étendue de Kensington Gardens. Par temps maussade ou en plein hiver, j’éprouve les nuages gris plomb et les gouttelettes de bruine sur mon manteau de laine comme des prétextes pour me réfugier dans un lieu à la lumière chaude et aux murs tapissés, que ce soit un salon de thé ou un pub.

J’aime alors me faire bercer par la langue anglaise à la manière d’une comptine rassurante qui convoque en moi le son d’une voix maternelle sécurisante. L’air humide de l’hiver londonien me frigorifie terriblement mais je ne me lasse pas de ce moment charnière où j’entre dans une pièce à cheminée victorienne dont l’odeur du bois qui crépite aussitôt m’apaise.

Le musée de la Vie Romantique, un refuge à contre-courant

Retourner au musée de la vie Romantique que je fréquente ponctuellement depuis mon adolescence, cela équivaut pour moi à renouer avec le goût du chocolat chaud à l’ancienne à chaque hiver : lieu ou texture, c’est prendre refuge.

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Façade de l’hôtel Sheffer-Renan ou musée de la Vie Romantique

Sans pouvoir me l’expliquer, j’associe spontanément ce lieu à des mots du passé débutant par la lettre a, qui enserrerait en quelque sorte son aura nostalgique : à l’ancienne, autrefois, d’antan. Un a comme le mouvement d’une aiguille qui forme une boucle pour s’attacher en point sur un canevas de broderie. Cet ancien hôtel-atelier du XIXè siècle, qui appartenait au peintre romantique Ary Sheffer, serait propice à se laisser aller à cette pratique plutôt féminine, calme et presque désuète. Discret cottage parisien, cette maison dégage d’emblée un parfum féminin avec sa dominante de portraits d’amies, de parentes et de muses dont celui de George Sand trônant dans le salon et un cabinet d’accessoires de beauté qui font partie des memorabilia de l’auteure.

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Le salon George Sand

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La chambre des portraits romantiques

A contre-courant de l’air du temps, ce lieu semble démodé à tous points de vue. Peu d’efforts sont faits pour le mettre en goût du jour. Dans cette atmosphère très Nouvelle-Athènes (nom attribué au quartier du musée au début du XIXè siècle), une installation contemporaine se fond dans la toute récente rénovation et revisite avec nostalgie des motifs du musée.

Avec ses vitraux teintés, ses stores baissés, ses tentures réelles et en trompe l’œil, le musée semble replié sur lui-même, un peu comme si une personne malade ou misanthrope y résidait ; comme si les treillis, les glycines, l’atelier attenant constituaient les limites d’un monde endormi et à part.

Une atmosphère tamisée y règne jusque dans les tableaux littéraires exacerbant le clair-obscur. On y retrouve un esprit néo-gothique où se côtoient les mythes de Faust et de personnages issus notamment des œuvres de Lord Byron et de Shakespeare.

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Paolo et Francesca, Pierre Claude François Delorme (vers 1820)

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Miranda et Ferdinand jouant aux échecs (d’après la Tempête de Shakespeare), Gillot Saint-Evre (1822)

Tout ceci concourt à se mettre au contact intuitivement avec l’esprit intime et feutré des lieux, de s’imprégner du sentiment que ressentaient peut-être Sand, Frédéric Chopin, Eugène Delacroix, Charles Dickens et d’autres en s’installant dans le salon de conversation.

 

Et pourtant dans cette quiétude où on se prêterait bien à somnoler, une caricature de Dumas, un orgue de voyage, un délicat service en porcelaine au chiffre de Louis-Philippe, une Sapho lumineuse et d’influence symboliste se font détails décalés, petites anomalies qui égayent ce petit nid douillet et bourgeois, secouant un peu la poussière et la tranquillité des lieux.

*Musée de la Vie Romantique, 16 rue Chaptal, 75009 Paris.

La brume et le Pacifique

Cette fumée (…) estompe les angles durs, voile la pauvreté des constructions, agrandit la perspective, donne du mystère et du vague aux objets les plus positifs.(Théophile Gautier)

A Newport et ses environs, dans l’Oregon : de multiples phares ponctuent la côte du Pacifique, la houle bat vigoureusement l’écume sur l’océan formant des sites aux noms évocateurs tels que The Devil’s Churn (la baratte du Diable), Thor’s well (le puits de Thor), The Devil’s Punchbowl (le bol à punch du Diable) tandis que la brume s’étend, s’installe et enveloppe tout sur son passage.

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La brume diffuse ses filets de gouttelettes, encercle et s’épaissit au fur et à mesure de la journée pendant que je me promène sur les dunes de sable, que je flâne en forêt ou que je contemple simplement l’horizon. Seul le bruit des vagues et de la houle se fait entendre alors qu’un manteau de brume, presque opaque, progresse, floute voire engloutit le paysage environnant.

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A chacun de mes pas, un drap de vapeur lumineux, d’un blanc pur presque aveuglant, ruisselle sur moi par touches délicates. Une caresse minérale réconfortante. Et puis, parfois une impression de vide/plein lorsque je cherche l’horizon, un repère quelconque. Il se produit alors une rupture dans l’espace et dans le temps où la sensation d’épaisseur moite se confond avec la texture légère de la vapeur. Je ne sais plus si je cherche à voir ou à sentir ; je suis comme hypnotisée par la matière lumineuse et détachée de moi-même.

Une atmosphère changeante et toujours déréalisante malgré ce même brouillard persistant : tantôt une impression de conte de fées digne des dessins d’Arthur Rackham, tantôt l’appréhension curieuse de voir apparaître un vaisseau fantôme ou un revenant surgir et prendre contact dans ces limbes troubles.

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Une expérience de l’enchantement, de la disparition et de l’oubli s’impose à moi où se mêle quiétude et angoisse.

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En ville, les lumières des maisons, des phares environnants viennent percer ponctuellement ce rideau de brouillard. Étrange impression de se sentir au bout du monde, du temps et d’éprouver un bercement doux et chaleureux* au beau milieu de ce tableau mystérieux.

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*en anglais, le mot cosy capture parfaitement ce saisissement physiologique.

Esquisse d’inspection du sol estival parisien

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À Paris, il n’y a pas que les déjections canines et les filets d’urine qui s’épanouissent sur le trottoir. Les serpillères de caniveau torsadées, les rajouts de tresses africaines détachés par mégarde d’une chevelure, les talons de souliers masculins abandonnés persistent sur le sol tandis que d’autres particularités viennent s’agglomérer chaque été et me sautent aux yeux sans crier gare.

Alors qu’à hauteur des yeux et du buste, décolletés et robes légères caressent le regard des passants, l’enchantement à la vue d’une nymphe estivale au tissu fluide peut vite s’étioler à qui commence, souvent bien involontairement, à observer ce qui se trame au sol…

La chaleur aidant, le trottoir urbain se pare un peu partout de flaques sèches d’origines diverses, quelquefois de sources douteuses et indéterminables. Cette flaque estivale, phénomène oxymorique de la saleté toute parisienne, se distingue par sa forme auréolée aux contours chaotiques qui a fixé sur l’asphalte l’écoulement en cours et ses affluents. L’empreinte sèche n’est alors plus que l’ombre rémanente de ce qui fut. Dans le périmètre de cette zone sinistrée, un jus d’odeur inopportune macère à qui déambule au mauvais moment au mauvais endroit.

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Sandales, tongs et claquettes, chaussures à l’aura ambivalente, coquetterie confortable et trouble de l’été ! Dès lors, « sortir ses pieds », acte bien raisonnable pour tout un chacun ? Questionnement lancinant du spectateur trop esthète qui réclame intérieurement la pudeur pédestre d’une poignée d’individus. Ci-dessous, je propose un concentré de s(c)andales graphiques face à un cumul de visions indésirables, ayant brisé à tout jamais l’insouciance de mon regard durant la période estivale.

Vernis écaillé, lambeaux de couleur sur ongles de pieds, parcelles acidulées délabrées, rognées par le grattoir de la négligence. Sandales à hauts talons, pieds compressés, corsetés dans des lanières en (simili)cuir, orteils écrasés et boudinés ; d’une superbe cambrure de pied à la découverte navrante de doigts de pied dont l’extrémité frôle le sol crasseux ; dépassant d’exigus escarpins ouverts, un pêle-mêle d’orteils empilés et entortillés se répand presque à terre tel un vulgaire cornet de frites jeté en vrac sous le regard glouton des pigeons et des mouettes.

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Affiche exposition “Foodographie” (Instagram @hodarochecommunication © Martin Parr)

Claquement de talon sur tong dans le métro, dévoilement tape-à-l’œil à chaque pas d’une fine pellicule suspecte et grisâtre sur la surface du pied. Pansements couleur chair, remparts d’ampoules douloureuses, maltraités par friction du cuir, se décollent semi-pliés puis échouent dans la poussière comme de misérables mégots ; cadavres de tissus suintant au sol, dépôts fragiles aplatis, évités, récupérés dans la foulée sur la semelle d’un autre.

Petites immondices, petites disgrâces au ras du sol parisien.

 

*Pour se (re)lancer dans la lecture du trivial :

Perec, Georges. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.

Exposition gratuite Foodographie de Martin Parr au centre commercial Paris Beaugrenelle du 30 juin jusqu’au 3 septembre 2018.

*Pour une relecture des plis de la nymphe à la serpillère de caniveau :

Didi-Huberman, Georges. Ninfa Moderna.

Des merveilles ici et là (2/2) : La Fourmi Ailée

Ma première fois à la Fourmi Ailée, c’était un jour de plein soleil. La haute et large baie vitrée de ce salon de thé me confortait dans l’idée de conserver un œil vers l’extérieur radieux tout en m’immisçant dans un intérieur douillet, protégée de la chaleur ambiante.

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En franchissant le seuil, je tombe sur un rideau en velours pourpre qu’il me faut écarter pour entrer. Le lieu est en contre-jour et dans la pénombre, rayonne le jaune citron des canapés et fauteuils en simili-cuir. En balayant mon regard sur les traînées dorées de soleil et où les particules de poussière tourbillonnent, je me sens prise d’une tristesse douce et lointaine, archaïque. A cette même période, j’étais en train de terminer la lecture d’À l’Ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust dont les dernières lignes sur Balbec, territoire d’enfance du narrateur, a réactivé ce sentiment vécu ce jour-là, celui d’une empreinte imposante et nostalgique :

Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d’été qu’elle découvrait semblait aussi mort, immémorial qu’une somptueuse et millénaire momie que notre vieille servante n’eût fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d’or.

À l’étage, une verrière au plafond sculpte un puits lumineux. J’éprouve la sensation d’être enroulée dans une ombre caressante où l’air frais me protège d’un dehors suffocant. Ce clair-obscur d’été avec ces contrastes tranchants reconfigure l’espace en une sorte d’antre, comparable à une caverne enfouie dans les bois. Les lueurs gorgées de soleil qui constellent certaines parois, révèlent un bruissement visuel tout comme les scintillements solaires percent par intermittence des feuillages.

Les murs sont recouverts d’un papier peint beige qui ressemble à du papier kraft, ce qui donne un effet de feuilles de dessin géantes sur lesquelles les objets rassemblés constituent une gribouillage bruyant. C’est un capharnaüm de tableaux, d’affiches de toutes tailles, d’étagères de livres et de lampes variées. Des mots à lettres métalliques sont placardées, d’autres sont tracés à la main ou bien cousus en dentelle. Ce bric-à-brac est à la croisée d’un grenier mansardé et d’une chambre d’enfant désuète tout droit sortie d’un livre illustré. Un lieu conçu pour être sur une double page, un endroit replié, une sorte de chambre noire d’enfance où une fois le seuil franchi, personnages de tableaux, bibelots et lampes s’animent et conversent. Ces petits objets bougeront et se querelleront comme la partie d’échecs vivante à laquelle Alice assiste dans Through the Looking-Glass (De L’Autre côté du miroir). Aller au-delà de la baie vitrée cet après-midi-là, c’est donc un peu passer dans une autre dimension comme Alice l’a commenté sur sa propre aventure :

(…) now we come to the passage. You can just see a little peep of the passage in Looking-glass House, if you leave the door of our drawing-room wide-open : and it’s very like our passage as far as you can see, only you know it may be quite different on beyond.

Je perçois dès lors cette paisible obscurité solaire comme un espace transitionnel qui propulserait ailleurs, par-delà l’ombre et les halos. « Les mots suaves » affiché au mur ne serait qu’une formule incantatoire parmi d’autres présentes. Les rangées de petits masques et de personnages-bibelots se transformeront en totems horizontaux. Chaque reliure de livre en cuir sera une proposition de contrée lointaine.

Il suffit de lever les yeux au plafond, observer la transition du bleu ciel qui encadre la baie, déplacer ensuite son regard vers la fresque de nuages dans la pièce principale. Les colonnes qui soutiennent cet espace résonnent de cette période où enfant, on se cache sous la table, encadré par les pieds protecteurs de celle-ci et bien abrité par la pénombre du dessous. Vestige d’un temple ancien, de sensations préservées, d’une impression précaire qui m’effleure et déjà prête à se diluer. Le temps d’un après-midi ensoleillé, la Fourmi Ailée est devenue la cachette de mon enfance sur laquelle se calquent les mots de Walter Benjamin dans Enfance berlinoise :

Je connaissais déjà dans l’appartement toutes les cachettes et j’y retournais comme une demeure où l’on est sûr de tout retrouver à son ancienne place. Mon cœur battait, je cessais de respirer. Ici, j’étais enfermé dans le monde de la matière. Celui-ci se montrait en moi de manière prodigieusement nette, il s’approchait silencieusement de moi.

Pour aller plus loin :

Benjamin, Walter. Enfance berlinoise.

Carroll, Lewis. Through the Looking-Glass (De l’Autre Côté du miroir)

Proust, Marcel. À l’Ombre des jeunes filles en fleurs.

À visiter :

La Fourmi Ailée, 8 rue du Fouarre, 75005 Paris.

Des merveilles ici et là

 

Lorsque je me rends dans un salon de thé, en tant qu’anglophile férue de littérature victorienne, il y a toujours un peu d’Alice au Pays des Merveilles qui effleure mon esprit, à la simple vue de vaisselle en porcelaine à motifs. Entrevoir, entrouvrir le Pays des Merveilles à la portée d’une tasse, c’est me faire croire que je décèle des indices dispersés ici et là qui renouent, à leur manière, à la folie douce, à la fantaisie d’Alice. Dans ces situations, je m’exerce à retrouver l’énergie de ce livre-monde saturé en personnages hauts en couleur, en détournement d’objets et en jeux de toutes sortes. Au fond, ce que je désire, c’est un peu de l’expérience d’Alice : me sentir déboussolée, à la fois confuse et curieuse. Cela passe par imaginer que les murs et les objets s’ouvrent à moi, à leur réalité multiple et secrète dont je serais la spectatrice privilégiée. Une scène rien qu’à moi, rien que pour moi. J’ai trouvé un peu de cela en m’installant au caffè Stern et au salon de thé la Fourmi Ailée.

Des Merveilles ici et là (1/2) : Caffè Stern

 

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Se rendre au caffè Stern, c’est d’abord pénétrer dans le pré-haussmannien Passage des Panoramas. Impossible que le regard du passant ne soit pas immédiatement frappé tous azimuts par des bouquets de matières en profusion. Le verre, le cuivre, le bois, en passant par les ardoises au sol des commerces de bouche et des restaurants jusqu’aux enseignes suspendues en métal. Au-delà du passage, le quartier des Grands Boulevards est une évasion en soi qui transporte immanquablement au 19ème siècle. De la même manière que les Halles étaient surnommées le ventre de Paris, les Grands Boulevards en sont les yeux par le régal spectaculaire et grouillant qui s’offrait à l’époque et s’offre aujourd’hui encore : théâtres, musée Grévin et son palais des glaces, bouillons au cadre Belle Époque, vitrines des boutiques bourgeoises dans les multiples passages. Le fer des vieilles enseignes et des réverbères, le règne du papier dans les boutiques de collectionneurs (livres, revues, philatélie) sont tout autant les reliques de cet autre temps, celui de l’essor des architectures métalliques et de la diversification des techniques d’imprimerie et de gravure. Lorsque je m’installe dans le caffè, mon esprit se fixe sur un mal du pays temporel que je n’ai jamais connu, attitude nostalgique on ne peut plus prévisible d’un tempérament idéaliste. Comportement stéréotypé, c’est certain, peut-être même sentimentaliste, avec d’indéniables potentielles récidives. Mais il m’importe surtout de partager les pourquoi et comment tout ceci remonte, se diffuse en soi.

Une fois attablée et bien qu’extirpée du tapage visuel du passage, impossible désormais de contempler le caffè sans me raccrocher à cet âge d’or. Je superpose mon regard tourné vers le passé sur le décor chic et pompier de Philippe Starck. J’extraie de ma perception les empreintes du design contemporain pour réduire le lieu à la fraction esthétique qui me parle le plus ici et maintenant : le parfum de pastiche d’intérieur suranné. Je ressens du réconfort à m’installer, à m’immerger dans ce charme d’antan, à le voir se déployer dans les recoins et les interstices comme si ces traces balisaient une invitation à fêter le démodé, d’en rendre un tant soit peu accessible l’arôme et la patine.

Dans le même temps, je me laisse porter par l’atmosphère tranquille et oisive qui règne ce matin-là et reviens à moi-même par la gourmandise lorsque je savoure mon espresso qui me surprend agréablement par sa consistance légèrement compacte, assez proche de la texture du chocolat chaud bien fait. Je déguste, en même temps, une brioche au sucre parfumée dont je déchire lentement et petit à petit des lambeaux de mie. Je termine en croquant dans une petite tarte aux lamelles de pommes fondantes à souhait, parsemées de pignons et de raisins de Corinthe, qui m’évoque dès la première bouchée l’enrobage en tourte et le garnissage généreux du apple pie.

Une fois passé le petit-déjeuner, mes yeux s’attardent sur la curieuse ménagerie d’animaux empaillés, parés, ailés : loups aux colliers de pierres précieuses en vitrine et lapin à montre gousset dans une niche discrète. En face de moi, je remarque un chapeau haut-de-forme posé « négligemment » sur un porte-manteau. L’ombre du Chapelier toqué plane désormais dans mon esprit, le caffè se métamorphose en cabinet de curiosités où il me faut vérifier si un loir ne se cacherait pas dans une cafetière.

Puis, en balayant de nouveau mon regard, je me régale de la scénographie des tables d’aspect métal martelé, des empilages de tiroirs et des colonnades à vis qui revisite le caractère artisanal de l’atelier de gravure Stern dans les années 1850. Le caractère sombre du bois et le brillant du métal créent un équilibre tamisé et chaleureux tandis que le papier peint mordoré et gaufré des murs me procure la douce sensation d’être nimbée d’une enveloppe chatoyante et rembourrée de ouate. La fleur de lys bombée qui constitue le motif du papier m’hypnotise, s’imprime dans ma vision comme s’il se gravait miraculeusement sur le mur, sous mes yeux.

Je ressens un vertige euphorique au cours duquel le caffè redevient atelier de gravure et contient dans la foulée, en catimini, un ailleurs bruyant et exubérant où les fleurs et les animaux s’expriment à tue-tête. Je me ressaisie, me raisonne (« je suis installée dans un lieu calme et raffiné ») tandis que mon imaginaire s’obstine à vouloir discerner un monde trouble qui infuserait discrètement dans ce décor. Je me sens un peu abasourdie lorsque je sors de ma rêverie et ce sentiment de confusion me plaît et à la fois me frustre. Nombre d’éléments, d’objets se sont déplacés, des univers se sont réfractés tout près de moi de façon fugace, au point qu’il m’est impossible de saisir ce trouble intime du lointain. Proust a sans aucun doute le mieux capté au vol cette tension lorsque le narrateur d’À la Recherche du temps perdu décrit son admiration des clochers dans Du Côté de chez Swann :

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Pour aller plus loin dans l’évasion :

Benjamin, Walter. Paris, capitale du XIXème siècle.

Carroll, Lewis. Alice au Pays des Merveilles.

Proust, Marcel. Du Côté de chez Swann.

Et à (re) découvrir :

Caffè Stern, 47 Passage des Panoramas, 75002 Paris.