Une page blanche

               Un professionnel du livre me confiait récemment que son album jeunesse préféré était Le Boréal Express (The Polar Express, 1985) de Chris Van Allsburg. Compte tenu de mon échange passionnant avec cet homme et de l’installation de la saison froide,  l’envie de m’y replonger s’est naturellement imposée. Revenir à la neige, au blanc, à la page….

Je possède une édition en anglais, publiée à l’occasion des dix ans de l’album. Elle s’ouvre sur une préface rédigée par l’artiste sur une feuille de calque, insérée entre les pages de garde au papier gaufré couleur châtaigne et celle du titre. Dans une écriture manuscrite à l’encre marron légèrement brillante, Van Allsburg raconte à son lecteur la genèse (une autre histoire) de son histoire, inspirée d’une rencontre avec un petit garçon aux allumettes qui lui aurait vendu une étrange clochette. Un croquis laisse deviner sa silhouette de dos, celle d’un cousin proche du prince interstellaire de Saint Exupéry. Une constellation de flocons de neige tourbillonnent autour de lui…des petites planètes de neige scintillantes…des étoiles de neige tombent de mon esprit sur le voile blanc du papier calque.

La semi-transparence du papier me fait l’effet d’un léger manteau de neige que je viens de déposer sur la page devenue toile. Tissu flou, lisse, minéral, glacé. Soulever enfin le délicat rideau d’une promesse vers le Grand Nord…

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The Polar Express (1985), Chris Van Allsburg (pour la présente édition Houghton Mifflin Company, Boston, 1995)

 

Blancs intimes

Blancs intimes ou plus exactement ces blancs qui m’inquiètent, me fascinent ou m’attirent. Trois déclinaisons du blanc dans trois textures distinctes qui ont, pour moi, une grande puissance d’évocation.

Le blanc de J.M.W Turner

Turner_-_Rain,_Steam_and_Speed

Pluie, vapeur et vitesse (1844), National Gallery (Londres)

Venice, Moonrise 1840 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

Venice, Moonrise (1840), Tate Britain (Londres)

Turner, peintre anglais du 19ème siècle aux paysages atmosphériques quasi abstraits, a travaillé le blanc notamment pour les nuages, la vapeur et la bruine. Un blanc minéral, compact et lumineux. Dans Pluie, Vapeur et Vitesse (1844), c’est un blanc sale mêlé de gris. Nous sommes dans le mouvement dont le blanc est le fil chromatique dynamique. Un tournoiement enveloppant, qui se dilate et se répand comme un filet. Des halos vaporeux, ouatés. Dans sa série dédiée à Venise, Turner rend la cité des Doges éblouissante de blanc. La couleur envahit et enrobe la ville. La cité est comme diluée dans cette couleur, comme engouffrée dans une matière lactée.

 

Le blanc du ballet

24 septembre au 12 octobre 2009 au Palais Garnier

L’acte blanc est sans doute l’un des motifs les plus hypnotisants du ballet. C’est un épisode particulier au sein du livret, qui est associé au 19ème siècle et plus précisément au ballet romantique. Il correspond à un événement souvent onirique et élégiaque du spectacle où les danseuses sont toutes vêtues de tutus blancs (souvent longs). La Sylphide, Giselle et Le Lac des Cygnes se caractérisent notamment par un acte blanc. Ce segment tranche généralement avec le reste du ballet qui compte des tutus colorés. Dans l’acte blanc, si les tutus sont longs, le bruit des plis de la tulle qui virevolte en vient presque à concurrencer la musique de l’orchestre. Et puis, il y a cette lumière tamisée qui vient teinter de bleu le tissu immaculé. Le blanc se fait virginal, morbide et mystérieux. Un blanc à la fois sacré et profane. Le tissu vire au linceul et le corps féminin évoque une chrysalide inquiétante et mortifère.

 

Le blanc de la crème

mascarpone

Image extraite du site Marie-Claire-Cuisine et Vins de France

Mascarpone, ricotta, chantilly ; ce blanc onctueux qui se savoure ramassé, frotté dans un geste curvé et une forme de flocon lacté. Le blanc forme un nuage compact, une consistance légère et réconfortante.  Bouchée archaïque comme une recherche du goût maternel. C’est un blanc doux qui tournoie, touillé en spirale, qu’on étale et qu’on laisse fondre en bouche pour se satisfaire d’être bien rempli. Ce blanc, je l’aime velouté, dans sa mousse, en épaisseur, dans l’acte de napper, soyeux quand je caresse cette couleur à la cuillère.