Dé-couvrir la pensée

feuille flottante

Découvrir la pensée, ou plutôt dé-couvrir celle-ci, comme on soulève le couvercle d’une casserole pour observer la cuisson en cours, humer les arômes qui s’y déploient. Ouvrir. Aérer.

Dé-couvrir pour faire émerger de soi ce qui se tapit, flotte ou se transforme dans un mouvement perpétuellement inachevé.

Moment de paresse, de laisser-aller, d’attention flottante, de rêverie, d’écriture, d’échange analytique…

Un accès à soi magnifiquement décrit par Gianni Rodari dans « La pierre dans l’étang », passage métaphorique extrait de Grammaire de l’imagination (1973) :

Une pierre jetée dans un étang provoque des ondes concentriques qui s’élargissent à la surface, entraînant dans leur mouvement, à différentes distances, et avec des effets différents, le nénuphar et le roseau, la barquette en papier et le bouchon du pêcheur. Les objets qui dormaient paisiblement, chacun dans leur coin sont comme rappelés à la vie, contraints de réagir, à entrer en rapport les uns avec les autres. D’autres remous invisibles se propagent en profondeur dans toutes les directions, tandis que la pierre s’enfonce déplaçant des algues, effrayant des poissons, engendrant sans cesse de nouveaux mouvements moléculaires. Lorsqu’ enfin elle touche le fond, elle remue la vase, heurte les objets qui y gisaient oubliés et dont certains sont maintenant retrouvés, d’autres recouverts par le sable. D’innombrables événements, ou micro-événements, se succèdent en un temps très bref. Quand bien même aurait-on le temps et l’ennui, il serait impossible de les enregistrer tous, sans omission.

De la même façon, un mot juste au hasard dans l’esprit produit des ondes en surface et en profondeur, presque une série infinie de réactions en chaîne, entraînant dans sa chute sons et images, analogies et souvenirs, significations et rêves, dans un mouvement qui concerne à la fois l’expérience et la mémoire, l’imagination et l’inconscient, et qui se trouve compliqué du fait que l’esprit n’assiste point passivement à la représentation mais y intervient continuellement, pour accepter et refuse, relier, censurer, construire et détruire.

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Citation

L’arôme et la patine [Blog d’écriture/Carnet d’impressions] — Le blog des ateliers d’écriture créative

Nos participants ont des talents : Blog d’écriture ! Pamela participe aux ateliers d’écriture à la carte de Rémanence des mots et elle aime aussi flâner, au gré de ce qui titille ses sens et éveille son imaginaire. 1 258 mots de plus

via L’arôme et la patine [Blog d’écriture/Carnet d’impressions] — Le blog des ateliers d’écriture créative

Le salon de thé, cette quête proustienne

Le goût du café au lait matinal nous apporte cette vague espérance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plissée qui semblait du lait durci, quand la journée était encore intacte et pleine, se mit à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour.

Le Temps retrouvé, Marcel Proust

Madeleine

Je ne peux m’empêcher encore et encore d’être à l’affût DU salon de thé et, qui plus est, je reviens régulièrement sur ce sujet (ceux qui ont l’habitude de me lire ont dû remarquer le trait obsessionnel de la tasse et de la théière). J’en suis venue à me poser la question de ce qui pouvait bien se tramer derrière cette quête perpétuelle, ce faire retour vers ce même sujet. Chercher, trouver, expérimenter le lieu ; écrire encore et encore sur le salon sous toutes ses coutures, ses objets, son ambiance, ses textures…

Le salon de thé est indéniablement lié à mon anglophilie bien ancrée mais, au-delà de cela, c’est tout un monde sensible auquel j’aspire à me connecter et qui semble se cristalliser dans ces lieux. Point besoin de déguster du thé, une tasse de café ou de chocolat me suffit tant que des théières sont bien en vue comme autant de petites idoles rassemblées…

Papier peint et murs tapissés me procurent une sensation d’enveloppement et de protection que je ressens avec la même intensité lorsque je me sens douillettement enroulée sous les plis de ma couette. Les motifs au mur me procurent un plaisir hypnotique d’évasion, où je commence à déconstruire le thème répété, à le démanteler, le recomposer, un peu à la manière dont l’imagination s’investit en pleine contemplation des nuages.

Les objets, tasses, théières et pots, deviennent des territoires sensibles, parés et vulnérables : lustré, lissé, émaillé, patiné, ébréché, craquelé. Objets du vécu, de famille, familier, du foyer.

Rituel sensuel du parfum, de la teinte, de l’arôme.

Tranche de gâteau qui ramène au goût moelleux de l’enfance.

Attention flottante et bercement au gré des conversations : bribes de moments intimes et petite mondanité de vieilles élégantes s’entrelacent.

Le salon de thé, c’est pour moi plonger dans une démarche mémorielle. C’est retrouver ce sentiment sécurisant et dorlotant dans la quiétude des tissus et des mots. C’est re-sentir, c’est être à la recherche du sentiment apaisant qui a eu lieu et qui s’endort et qui se perd parfois en soi.

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Mes salons de thé à Paris :

La Bossue, 9 rue Joseph de Maistre, 75018 Paris.

Thé-Ritoire, 5 rue de Condé, 75006 Paris.

T’Cup, 16 rue des Minimes, 75003 Paris.

Tea Thé Tcha, 119 rue de la Glacière, 75013.

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  75012 Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, 75009 Paris.

In/thé/rmezzo

teatime

       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

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Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus, 75012 Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, 75009 Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

L’épicerie fine : petit inventaire pragmatique, caprice gourmet

J’avais envie de goûter. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. (…) Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer l’attention de celle-ci qui rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il était déjà tard.

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu.

spices

Lèche-vitrine du gourmet.

Instant haut-bourgeois, plaisir enfantin, curiosité de badaud.

Armoires, étagères, tiroirs, pots, bocaux, couvercles, tubes, étiquettes, sachets, boîtes.

Bois, métal, papier.

Chocolat, thé, confiture, café, épices : le bon goût à portée de bouche.

Grains, feuilles, poudre, pétales.

Broyé, concassé, moulu, fumé.

Explorer, toucher, sentir, goûter.

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Quelques adresses (parisiennes) en ces temps de fêtes pour se frotter à l’expérience :

Café Verlet, 256 rue Saint-Honoré, 75001 Paris.

La Chambre aux confitures, 20 rue de Buci, 75006 Paris.

Le Comptoir français des poivres et des épices, Place de Fürstenberg, 75006 Paris.

Épices Roellinger, 51 bis rue Saint-Anne, 75002 Paris.

Godiva, chocolatier, 49 avenue de l’Opéra, 75002 Paris.

Meert, chocolatier et confiseur, 16 rue Elzévir, 75003 Paris.

 

 

 

 

Brèves de salon de thé

tea-cup

L’oreille qui flâne ( ou l’expérience du eavesdropping )

À peine assise, le nez dans mon livre, je suis à portée des conversations de tous, consciente de l’intranquillité passive qui va se faire sentir tôt ou tard : ma concentration sera malmenée, bousculée, cognée par des flots de paroles et des transactions de mots pêle-mêle. Dans les premières minutes, au hasard d’une conversation attrapée, j’épierai et épongerai bien malgré moi les émotions d’autrui, l’intimité qui s’ouvre du fond de la bouche. Puis, progressivement, cette écoute clandestine me fera délaisser ma lecture et remplira discrètement mes carnets…

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Le salon de thé, ce lieu douillet qui se prête aux conversation entre vieilles amies (en âge et en durée d’amitié) : la routine des courses, les petites tracasseries du quotidien, ce corps qui vieillit et tout en creux, la mort au détour d’une théière et d’un pot de lait. Ressortent de là, des instants inattendus d’humanité vulnérable et de profonde mélancolie.

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Une grand-mère décrit à sa vieille amie ce que sa petit-fille, enfant anxieuse lui aurait dit : « Mamie, tu sais, tout va passer, sauf la mort… ».

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Deux amies, particulièrement âgées, visiblement très proches :

« T’en as marre? …Tu veux mourir ? »

-Je sais pas. Tout ça, c’est absurde. J’ai l’impression que j’emmerde tout le monde.

« Tu m’emmerdes pas, moi. »

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Brèves mélancoliques,  parfois touchantes par sa vérité crue et intime.

Instant flamboyant

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  Cet après-midi là, j’ai décroché spontanément un sourire juste à la façon dont les feuilles orangées s’imprégnaient de la lumière solaire sur la façade arrière de la Manufacture des Gobelins. Je ne voyais que l’éclat presque brûlant de cette matière sèche : une vision flamboyante.

Les ombres se découpaient nettement au-dessus du muret, presque comme des traits simples tirés à la règle. Les angles étaient taillés de telle façon par le soleil qu’une ligne de démarcation impeccable séparait la lumière quasi aveuglante de l’ombre.

La frise de street-art se déployait en une ribambelle de mouvements harmonieux : un ensemble ondulant de plumes multicolores, des lambeaux d’affiches, un curieux chien à la peau en bandelettes. Des amas, des tas qui semblaient se détacher et se répondre au creux d’un bruissement de matières.