In/thé/rmezzo

teatime

       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

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Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

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L’épicerie fine : petit inventaire pragmatique, caprice gourmet

J’avais envie de goûter. Nous nous arrêtâmes dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. (…) Albertine regarda à plusieurs reprises la pâtissière comme si elle voulait attirer l’attention de celle-ci qui rangeait des tasses, des assiettes, des petits fours, car il était déjà tard.

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu.

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Lèche-vitrine du gourmet.

Instant haut-bourgeois, plaisir enfantin, curiosité de badaud.

Armoires, étagères, tiroirs, pots, bocaux, couvercles, tubes, étiquettes, sachets, boîtes.

Bois, métal, papier.

Chocolat, thé, confiture, café, épices : le bon goût à portée de bouche.

Grains, feuilles, poudre, pétales.

Broyé, concassé, moulu, fumé.

Explorer, toucher, sentir, goûter.

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Quelques adresses (parisiennes) en ces temps de fêtes pour se frotter à l’expérience :

Café Verlet, 256 rue Saint-Honoré, 75001 Paris.

La Chambre aux confitures, 20 rue de Buci, 75006 Paris.

Le Comptoir français des poivres et des épices, Place de Fürstenberg, 75006 Paris.

Épices Roellinger, 51 bis rue Saint-Anne, 75002 Paris.

Godiva, chocolatier, 49 avenue de l’Opéra, 75002 Paris.

Meert, chocolatier et confiseur, 16 rue Elzévir, 75003 Paris.

 

 

 

 

Brèves de salon de thé

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L’oreille qui flâne ( ou l’expérience du eavesdropping )

À peine assise, le nez dans mon livre, je suis à portée des conversations de tous, consciente de l’intranquillité passive qui va se faire sentir tôt ou tard : ma concentration sera malmenée, bousculée, cognée par des flots de paroles et des transactions de mots pêle-mêle. Dans les premières minutes, au hasard d’une conversation attrapée, j’épierai et épongerai bien malgré moi les émotions d’autrui, l’intimité qui s’ouvre du fond de la bouche. Puis, progressivement, cette écoute clandestine me fera délaisser ma lecture et remplira discrètement mes carnets…

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Le salon de thé, ce lieu douillet qui se prête aux conversation entre vieilles amies (en âge et en durée d’amitié) : la routine des courses, les petites tracasseries du quotidien, ce corps qui vieillit et tout en creux, la mort au détour d’une théière et d’un pot de lait. Ressortent de là, des instants inattendus d’humanité vulnérable et de profonde mélancolie.

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Une grand-mère décrit à sa vieille amie ce que sa petit-fille, enfant anxieuse lui aurait dit : « Mamie, tu sais, tout va passer, sauf la mort… ».

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Deux amies, particulièrement âgées, visiblement très proches :

« T’en as marre? …Tu veux mourir ? »

-Je sais pas. Tout ça, c’est absurde. J’ai l’impression que j’emmerde tout le monde.

« Tu m’emmerdes pas, moi. »

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Brèves mélancoliques,  parfois touchantes par sa vérité crue et intime.

Instant flamboyant

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  Cet après-midi là, j’ai décroché spontanément un sourire juste à la façon dont les feuilles orangées s’imprégnaient de la lumière solaire sur la façade arrière de la Manufacture des Gobelins. Je ne voyais que l’éclat presque brûlant de cette matière sèche : une vision flamboyante.

Les ombres se découpaient nettement au-dessus du muret, presque comme des traits simples tirés à la règle. Les angles étaient taillés de telle façon par le soleil qu’une ligne de démarcation impeccable séparait la lumière quasi aveuglante de l’ombre.

La frise de street-art se déployait en une ribambelle de mouvements harmonieux : un ensemble ondulant de plumes multicolores, des lambeaux d’affiches, un curieux chien à la peau en bandelettes. Des amas, des tas qui semblaient se détacher et se répondre au creux d’un bruissement de matières.

 

Blancs intimes

Blancs intimes ou plus exactement ces blancs qui m’inquiètent, me fascinent ou m’attirent. Trois déclinaisons du blanc dans trois textures distinctes qui ont, pour moi, une grande puissance d’évocation.

Le blanc de J.M.W Turner

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Pluie, vapeur et vitesse (1844), National Gallery (Londres)

Venice, Moonrise 1840 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

Venice, Moonrise (1840), Tate Britain (Londres)

Turner, peintre anglais du 19ème siècle aux paysages atmosphériques quasi abstraits, a travaillé le blanc notamment pour les nuages, la vapeur et la bruine. Un blanc minéral, compact et lumineux. Dans Pluie, Vapeur et Vitesse (1844), c’est un blanc sale mêlé de gris. Nous sommes dans le mouvement dont le blanc est le fil chromatique dynamique. Un tournoiement enveloppant, qui se dilate et se répand comme un filet. Des halos vaporeux, ouatés. Dans sa série dédiée à Venise, Turner rend la cité des Doges éblouissante de blanc. La couleur envahit et enrobe la ville. La cité est comme diluée dans cette couleur, comme engouffrée dans une matière lactée.

 

Le blanc du ballet

24 septembre au 12 octobre 2009 au Palais Garnier

L’acte blanc est sans doute l’un des motifs les plus hypnotisants du ballet. C’est un épisode particulier au sein du livret, qui est associé au 19ème siècle et plus précisément au ballet romantique. Il correspond à un événement souvent onirique et élégiaque du spectacle où les danseuses sont toutes vêtues de tutus blancs (souvent longs). La Sylphide, Giselle et Le Lac des Cygnes se caractérisent notamment par un acte blanc. Ce segment tranche généralement avec le reste du ballet qui compte des tutus colorés. Dans l’acte blanc, si les tutus sont longs, le bruit des plis de la tulle qui virevolte en vient presque à concurrencer la musique de l’orchestre. Et puis, il y a cette lumière tamisée qui vient teinter de bleu le tissu immaculé. Le blanc se fait virginal, morbide et mystérieux. Un blanc à la fois sacré et profane. Le tissu vire au linceul et le corps féminin évoque une chrysalide inquiétante et mortifère.

 

Le blanc de la crème

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Image extraite du site Marie-Claire-Cuisine et Vins de France

Mascarpone, ricotta, chantilly ; ce blanc onctueux qui se savoure ramassé, frotté dans un geste curvé et une forme de flocon lacté. Le blanc forme un nuage compact, une consistance légère et réconfortante.  Bouchée archaïque comme une recherche du goût maternel. C’est un blanc doux qui tournoie, touillé en spirale, qu’on étale et qu’on laisse fondre en bouche pour se satisfaire d’être bien rempli. Ce blanc, je l’aime velouté, dans sa mousse, en épaisseur, dans l’acte de napper, soyeux quand je caresse cette couleur à la cuillère.

 

Fringale par temps lugubre

Jean-Baptiste_Siméon_Chardin

La Brioche (1763) de Jean-Baptiste Siméon Chardin

            Ça y est, nous y sommes : depuis peu, le temps lugubre commence à s’installer pour les quelques mois à venir. Outre, le fait de vouloir buller et cocooner chez soi lorsque l’occasion se présente, l’envie de manger plus s’installe également. Du chaud, du fondant, de l’onctueux, du moelleux, du restaurateur, du réconfortant : pourvu qu’au parfum et à la première pleine bouchée, je me sente enveloppée et déjà satisfaite de comment tout cela va me remplir.

La brioche me convient bien en ce temps gris de plomb et à l’humeur gloutonne qu’il provoque. En détacher les boules à pleines mains, en déchirer la mie filante, en dénouer le tressage, c’est déjà les prémisses du remplissage et du réconfort, peut-être un peu comme un retour nostalgique au contact du corps maternel, au plus proche du sentir et du toucher.

Mes lectures prennent également une tournure plus gourmande par temps morose et froid. Je vis par procuration les descriptions de plats ou d’aliments, comme si les mots se faisaient alléchants, devenaient les contenants et contenus d’un penchant fébrile et goinfre. Aussi, parce que je ne peux pas avoir le plaisir du partage de mets avec toi, cher(e) lecteur/trice, je te propose de déguster avec moi une sélection de mots méticuleusement choisis pour se réconforter du temps maussade, de le substituer au temps de quelques mots de l’œil à bouche.

Avec la fragile délicatesse de Proust :

Mais quelquefois au lieu d’aller dans une ferme, nous montions jusqu’au haut de la falaise, et une fois arrivés et assis sur l’herbe, nous défaisions notre paquet de sandwiches et de gâteaux. Mes amies préféraient les sandwiches et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwiches au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919)

L’intimité touchante avec un fruit dans les souvenirs de Walter Benjamin :

Lorsque cette flamme était alimentée, la bonne mettait une pomme à cuire dans le petit four du poêle. (…) Je patientais alors jusqu’à ce que je crusse flairer l’odeur spumescente qui venait de la cellule de la journée d’hiver bien plus profonde et plus secrète que l’odeur du sapin le soir de Noël. Le fruit sombre et chaud était là, la pomme qui, familière et pourtant métamorphosée comme un ami intime qui était parti en voyage, s’approchait de moi. C’était le voyage à travers le sombre pays de la chaleur du poêle dont elle avait tiré les arômes de toutes les choses que le jour me réservait.

Walter Benjamin, « Matin d’hiver » dans Enfance Berlinoise (1933-35)

L’épisode récurrent et réconfortant du petit-déjeuner entre deux enquêtes pour Sherlock Holmes et son cher Watson :

Le couvert était mis et j’allais sonner quand Mme Hudson entra, apporta le thé et le café. Les éléments solides du repas arrivèrent peu après et, bientôt, nous nous trouvâmes à table, Holmes affamé, moi curieux et Phelps maussade et déprimé. Qu’est-ce que vous avez là-bas, Watson ?

-Des œufs au jambon.

(…)Holmes but une tasse de café, consacra un instant toute son attention à ses œufs au jambon, puis, allumant une cigarette, alla s’asseoir dans son fauteuil.

-Je vous expliquerai d’abord, dit-il, ce que j’ai fait et, ensuite, pourquoi je l’ai fait. Votre train parti, j’ai fait une ravissante promenade dans cette campagne du Surrey, qui est bien la plus jolie que je connaisse, et je suis allé prendre le thé au charmant petit village de Ripley, dans une auberge, où j’ai pris la précaution de remplir ma petite gourde de poche et de me faire préparer quelques sandwiches, que j’ai emportés.

Arthur Conan Doyle, Les Mémoires de Sherlock Holmes (1894)

Les manques actés ou la parole du deuil de (et sur) Barthes

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Roland Barthes (source photo IMDb)

        J’ai commencé à réellement m’intéresser à Roland Barthes sur le tard. Je m’investis essentiellement dans la lecture de ses textes sensibles. En fait, plus je m’immerge dans son écriture, plus je le considère comme un de mes « auteurs soignants » qui me fera cheminer sans doute tout au long de ma vie, un peu comme des compagnons de route. Barthes, lui, m’incite à la lecture en boucle, revenir sur ses mots pour comprendre ce qui me saisit si fortement en le lisant. Je viens tout récemment de relire La Chambre claire et Soirées de Paris, l’un de ses textes posthumes. Mélancolie et amertume parcourent ces deux textes. La Chambre claire rend notamment compte du regard subjectif volubile, le punctum, et surtout ce texte est traversé en filigrane par la figure fantomatique de « Mam », mère de Barthes dont la disparition a été le déclencheur de cette analyse singulière du regard porté sur la photographie. Barthes nourrissait un dévouement et un attachement très profonds à sa mère au point que le décès de celle-ci l’a saisi d’une vulnérabilité et d’une détresse morbides :

J’ai eu le cœur gonflé de tristesse, presque de désespoir ; je pensais à mam, au cimetière où elle était, non loin, à la « Vie ». Je sentais ce gonflement romantique comme une valeur et j’étais triste de ne pas pouvoir jamais le dire, « valant toujours plus que ce que j’écris » (thème du cours) ; désespéré aussi de ne me sentir bien ni à Paris, ni ici, ni en voyage ; sans abri véritable.

Cette carence liée à l’absence maternelle sonne comme une douleur sourde et lancinante dont le contenu émotionnel est enveloppé en paroles actées dans ses notes. Il y a des histoires d’amours avortées et des désirs contrariés qui y sont aussi consignés, rendus ici et là par une humeur amère, témoignant de rendez-vous ratés et d’actes manqués sur un infime pas grand-chose, d’infortunés concours de circonstances. Ses pensées tristes, parfois même pathétiques, m’empoignent comme si les mots régurgitaient ma propre expérience âpre du désarroi solitaire.

 

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Et puis, à chaque fois que je lis un article reprécisant les circonstances de son décès en 1980 (il a été renversé par une camionnette de blanchisserie), je me sens encombrée, embarrassée de ce détail de trop dont les mots sonnent sordides et pathétiques. Un détail laid qui pointe du doigt, une gifle froide et grotesque, renvoyant à l’aberration d’un banal accident. À croire qu’il y a ce besoin de dire et de redire parce que l’incongruité au contact de cette tragédie met en hébétude.

Pour (re) découvrir:

*Barthes, Roland. La Chambre claire (1980).

*Barthes, R. Incidents (1987).

*Barthes, R. Journal de deuil (2009).

*Mavor, Carol. Reading Boyishly : Roland Barthes, J. M. Barrie, Jacques Henri Lartigue, Marcel Proust, and D. W. Winnicott (2008).