Épiphanies parisiennes

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  Il y a ces petits instants précieux de disponibilité qui ne se révèlent qu’en flânerie solitaire, ceux qui ré-enchantent sa vision de la ville. Le quotidien et le regard blasé se tapissent momentanément dans les caniveaux et soudain, grâce à une simple vue à un moment donné, la sérendipité parisienne brille allègrement sur les pavés. Ces inédits esthétiques surgissent au coin d’une rue, entre du grouillant et de la quiétude. Lorsque l’esprit prend le temps, le pouls et flaire une atmosphère qui s’ouvre à soi, ici et maintenant…

Après avoir traversé une marée de touristes devant le parvis de Notre-Dame qui me sonne un peu, je tombe sur le croisement des rues d’Arcole et Chanoinesse. C’est une dimension ouverte, une gamme de gris élégants, une brèche atmosphérique qui me rapproche du Paris d’Eugène Adget et de Walter Benjamin. Un ça a été en devenir. Paris, familière et méconnue à la fois, une échappée poétique dans des rues qui m’étaient jusqu’alors inconnues comme lorsque je me rends à une station de métro dont j’ignorais l’ambiance de quartier.

Le temps semble suspendu, quelque chose dans la pierre et dans le temps qu’il fait me donne la sensation de toucher du bout des yeux ce qu’est l’essence de Paris. Une lanterne, un mur, un pan de trottoir font surgir quelque chose de lointain comme si, bien qu’elle se caractérise par sa densité galopante, la ville était surtout taillée sur mesure pour le flâneur solitaire, dans une rue nue, à peine fréquentée où le brusque n’existe plus et où la rêverie prend enfin ses aises.

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Prendre le temps, prendre le thé

 

 

 

Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.

(Le Temps retrouvé, Marcel Proust)

        Rouen, le temps d’une journée. Peut-être pas un instant de grâce mais tout au moins un moment amical, paisible et chaleureux qui se cale harmonieusement aux fêtes de fin d’année. Lors d’escapades, mon esprit se perd souvent dans un maillage littéraire et artistique si je ne suis pas prise d’une impression proche du syndrome de Stendhal. Un enthousiasme sérieux m’accapare lors de ces fuites souvent solitaires.

Mais ce jour-là, je suis avec mes proches, je suis gagnée par leur bonne humeur et leur tranquillité. Je ne déborde pas dans ma tête : la promenade volontairement solitaire n’aura pas lieu, je suis bien entourée, nul besoin de convoquer des compagnons imaginaires pour rendre ma flânerie plus vivante.

Peut-être Rouen a-t-elle la bonne échelle pour ce temps suspendu, en bonne compagnie ?

Se régaler des colombages dans la rue pavée du Gros-Horloge où le temps file au rythme de la flânerie et du bavardage.

Se perdre par curiosité dans les dédales exigus qui percent la raffinée rue Saint-Romain.

Se réjouir à la vue de son assiette en porcelaine où s’épanouit une crêpe garnie de compote de pommes et arrosée d’un filet généreux de sauce caramel au beurre salé.

Se réfugier douillettement, par temps glacial, dans un salon de thé. Y Déguster la vue de la fumée s’extirpant de la théière et piocher à la fourchette d’infimes bouchées de ce précieux moment réconfortant et insouciant.

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Deux adresses gourmandes qui ont comblé ce temps à Rouen :

Crêperie Saint-Romain, 52 rue Saint-Romain.

Salon de thé Dame Cakes, 70 rue Saint-Romain.

Instant flamboyant

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  Cet après-midi là, j’ai décroché spontanément un sourire juste à la façon dont les feuilles orangées s’imprégnaient de la lumière solaire sur la façade arrière de la Manufacture des Gobelins. Je ne voyais que l’éclat presque brûlant de cette matière sèche : une vision flamboyante.

Les ombres se découpaient nettement au-dessus du muret, presque comme des traits simples tirés à la règle. Les angles étaient taillés de telle façon par le soleil qu’une ligne de démarcation impeccable séparait la lumière quasi aveuglante de l’ombre.

La frise de street-art se déployait en une ribambelle de mouvements harmonieux : un ensemble ondulant de plumes multicolores, des lambeaux d’affiches, un curieux chien à la peau en bandelettes. Des amas, des tas qui semblaient se détacher et se répondre au creux d’un bruissement de matières.

 

Londres, ville de cœur

J’aime Londres.

Londres, parce que cette ville contient et reçoit l’ensemble de mes pensées imaginaires. Londres, parce que mon attachement est lointain et bien ancré. J’y retourne inlassablement et régulièrement avec toujours autant de plaisir, chaque année depuis mon adolescence. J’ai aspiré à y vivre pendant longtemps, pensant que ma vie devait naturellement se faire là-bas. Les circonstances ont jusqu’à maintenant repoussé cela, ce qui fait que je n’ai aucune conscience de ce que représente une routine londonienne : comment vivrais-je l’engrenage du quotidien ? Est-ce que je ressentirais l’ennui, la vacuité, différemment de Paris ? Est-il facile de dépasser le cap du small talk pour se lier d’amitié ? Est-ce que je m’adapterais au gris plombant hivernal sur du long terme ?

Alors, tout naturellement, au fil du temps, Londres est devenue une construction fantasmatique, un refuge, une sorte de playground affectif. C’est désormais pour moi un lieu dont je souhaite conserver intacte la qualité de retraite intime. Je la ressens comme un territoire de jeu dès que je pose le pied à la gare Saint Pancras, dès que je redécouvre avec un soulagement troublant l’espace autour de moi par fort contraste avec la promiscuité de la densité parisienne, dès que mon regard tombe sur la chaleur des murs de brique rouge.

Saint Pancras

Les briques de Saint Pancras

J’aime Londres pour lire et m’amuser à prononcer le nom des stations du Tube : Pimlico, Elephant & Castle, Waterloo, Farrindon, Paddington. Je ressens de la satisfaction à voir ici et là des blue plaques, ces plaques commémoratives très présentes sur les immeubles et qui me procurent l’impression d’être entourée de grandes figures artistiques qui veillent sur moi, un peu comme de petites divinités protectrices. J’éprouve ce même réconfort quand je fais mes haltes dans certains de mes musées et que je constate que les tableaux sont toujours disposés au même endroit comme si le propriétaire fantôme des lieux avait tout préservé pour m’accueillir le plus amicalement possible.

J’aime la façon dont cette ville me souffle ses impressions nocturnes. A partir d’elle, à partir de moi, je revis les promenades solitaires de Dickens qui s’enfonçait dans la nuit en quête de personnages et de lieux inspirants. Je contemple le crépuscule tomber sur la Tamise pour recomposer les peintures minérales de Whistler, imaginer le survol de Peter Pan et des enfants Darling vers Neverland. A la tombée de la nuit, je lève aussi la tête pour me délecter de l’observation de la vie à travers les bay windows sans rideau des quartiers chics et cossus.

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Nocturne en bleu et or-Le Vieux pont de Battersea (1872-1875), James McNeill Abbott Whistler

Londres accroche le soleil d’une certaine façon comme toute ville à briques. Une dégustation visuelle où les briques deviennent fourneaux, où le roux devient biscuit à la cannelle. Le soleil se fait étrangement crépusculaire en pleine journée, un doré doux et mélancolique lorsque je flâne sur St Katharine’s Docks, au bord du Regent’s Canal ou  dans l’étendue de Kensington Gardens. Par temps maussade ou en plein hiver, j’éprouve les nuages gris plomb et les gouttelettes de bruine sur mon manteau de laine comme des prétextes pour me réfugier dans un lieu à la lumière chaude et aux murs tapissés, que ce soit un salon de thé ou un pub.

J’aime alors me faire bercer par la langue anglaise à la manière d’une comptine rassurante qui convoque en moi le son d’une voix maternelle sécurisante. L’air humide de l’hiver londonien me frigorifie terriblement mais je ne me lasse pas de ce moment charnière où j’entre dans une pièce à cheminée victorienne dont l’odeur du bois qui crépite aussitôt m’apaise.