Les mots et les mets

profiterole

Les mots et les mets, deux choses qui me rendent particulièrement gourmande. Le mot comme mets. Je salive de la sonorité et du sens d’un mot inédit comme je lorgne parfois de façon appuyée et indiscrète sur l’aspect d’un plat. Besoin irrépressible de goûter un mot s’il me tente, le mettre en bouche, m’en emparer…parfois avec gloutonnerie. Le plus souvent, prononcer encore et encore comme lorsqu’on savoure bouchée après bouchée. Encore plus délectable lorsque l’enveloppe est déjà bien remplie de son sens.

Dodu. Rondeur bien garnie, sécurisante. Dodeliner. Bercement dorlotant, musical qui contient déjà le début de la somnolence.

Bourdon. Bestiole bombée et duveteuse. Le son se courbe en prononçant ces b, ces o, ces d qui en dessinent les contours. En anglais, bumble-bee, des petits bonds à l’oreille, un bourdonnement.

 Le sens et le son du mot : petit festin quand cet assaisonnement provoque un éclat délicat dans ce qu’il déploie à l’esprit et à l’oreille de celui qui le ressent, quitte à n’être qu’un plaisir gourmet solitaire, réjouissant quand un autre en reçoit toute la saveur.

 

Fringale par temps lugubre

Jean-Baptiste_Siméon_Chardin

La Brioche (1763) de Jean-Baptiste Siméon Chardin

            Ça y est, nous y sommes : depuis peu, le temps lugubre commence à s’installer pour les quelques mois à venir. Outre, le fait de vouloir buller et cocooner chez soi lorsque l’occasion se présente, l’envie de manger plus s’installe également. Du chaud, du fondant, de l’onctueux, du moelleux, du restaurateur, du réconfortant : pourvu qu’au parfum et à la première pleine bouchée, je me sente enveloppée et déjà satisfaite de comment tout cela va me remplir.

La brioche me convient bien en ce temps gris de plomb et à l’humeur gloutonne qu’il provoque. En détacher les boules à pleines mains, en déchirer la mie filante, en dénouer le tressage, c’est déjà les prémisses du remplissage et du réconfort, peut-être un peu comme un retour nostalgique au contact du corps maternel, au plus proche du sentir et du toucher.

Mes lectures prennent également une tournure plus gourmande par temps morose et froid. Je vis par procuration les descriptions de plats ou d’aliments, comme si les mots se faisaient alléchants, devenaient les contenants et contenus d’un penchant fébrile et goinfre. Aussi, parce que je ne peux pas avoir le plaisir du partage de mets avec toi, cher(e) lecteur/trice, je te propose de déguster avec moi une sélection de mots méticuleusement choisis pour se réconforter du temps maussade, de le substituer au temps de quelques mots de l’œil à bouche.

Avec la fragile délicatesse de Proust :

Mais quelquefois au lieu d’aller dans une ferme, nous montions jusqu’au haut de la falaise, et une fois arrivés et assis sur l’herbe, nous défaisions notre paquet de sandwiches et de gâteaux. Mes amies préféraient les sandwiches et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwiches au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919)

L’intimité touchante avec un fruit dans les souvenirs de Walter Benjamin :

Lorsque cette flamme était alimentée, la bonne mettait une pomme à cuire dans le petit four du poêle. (…) Je patientais alors jusqu’à ce que je crusse flairer l’odeur spumescente qui venait de la cellule de la journée d’hiver bien plus profonde et plus secrète que l’odeur du sapin le soir de Noël. Le fruit sombre et chaud était là, la pomme qui, familière et pourtant métamorphosée comme un ami intime qui était parti en voyage, s’approchait de moi. C’était le voyage à travers le sombre pays de la chaleur du poêle dont elle avait tiré les arômes de toutes les choses que le jour me réservait.

Walter Benjamin, « Matin d’hiver » dans Enfance Berlinoise (1933-35)

L’épisode récurrent et réconfortant du petit-déjeuner entre deux enquêtes pour Sherlock Holmes et son cher Watson :

Le couvert était mis et j’allais sonner quand Mme Hudson entra, apporta le thé et le café. Les éléments solides du repas arrivèrent peu après et, bientôt, nous nous trouvâmes à table, Holmes affamé, moi curieux et Phelps maussade et déprimé. Qu’est-ce que vous avez là-bas, Watson ?

-Des œufs au jambon.

(…)Holmes but une tasse de café, consacra un instant toute son attention à ses œufs au jambon, puis, allumant une cigarette, alla s’asseoir dans son fauteuil.

-Je vous expliquerai d’abord, dit-il, ce que j’ai fait et, ensuite, pourquoi je l’ai fait. Votre train parti, j’ai fait une ravissante promenade dans cette campagne du Surrey, qui est bien la plus jolie que je connaisse, et je suis allé prendre le thé au charmant petit village de Ripley, dans une auberge, où j’ai pris la précaution de remplir ma petite gourde de poche et de me faire préparer quelques sandwiches, que j’ai emportés.

Arthur Conan Doyle, Les Mémoires de Sherlock Holmes (1894)