Prendre, reprendre une langue

Alice_par_John_Tenniel_09

Alice rencontre le Dodo (Illustration de J. Tenniel pour Alice au Pays des merveilles). Le dodo s’est éteint à l’arrivée des colons hollandais à Maurice. Grâce à l’anglais Lewis Carroll, ce drôle d’oiseau est désormais l’un des ambassadeurs de ce livre qui s’amuse du langage et de ses règles.

À Anaïs.

                 Le créole est ma langue maternelle. Il l’est dans la mesure où il a été couramment pratiqué par ma mère sur l’île où elle est née et a passé toute son enfance. Pourtant, le créole, par son oralité, n’est pas encore considéré comme une langue, d’après les codes occidentaux. Un patois, un dialecte tout au plus. Une sous-langue. Car la langue se doit d’être écrite, marquant l’empreinte de l’imprimerie importée par les colons français, anglais, néerlandais, sur mon île d’origine. L’inscrire sur du papier, écrire la langue serait l’ultime façon d’acquérir une existence légitime.

          « Quelle est votre langue maternelle? », cette sempiternelle question des formulaires identificatoires me trouble, me dérange encore aujourd’hui. Petite, elle me mettait dans un embarras sur la réponse appropriée. J’étais prise d’une honte double, celle d’être héritière de cette « fausse » langue et celle d’étouffer ce qui me semblait la véritable réponse. Dans cette formule, ce n’est pas tant la question de la transmission filiale qui importe mais l’interrogation sur la terre natale, autrement dit, « quelle est votre langue natale ? ». Dans mon cas, je suis née à l’Hôpital Bichat à Paris où je suis sortie du corps de ma mère pour exister sur le territoire français. Ma mère a été mon premier territoire. Est-ce pour cela qu’on parle de langue maternelle, celle où le corps maternel se confond avec celui du territoire géopolitique qui m’accueille ? Ceci est encore une autre histoire.

            Le territoire, les langues, ces espaces où démarre la transmission filiale : corps de la mère, langue de la mère, éternel retour matriciel. L’île Maurice, territoire de mes parents et de mes ancêtres, a été le fruit de colonisations successives avant de devenir un pays multi-ethnique et plurilingue. L’anglais trône en langue officielle, autrement dit la population mauricienne dans son ensemble se doit de s’exprimer en anglais dans les institutions bureaucrates et elle est celle de l’apprentissage scolaire, toutes matières confondues. Le français agit officieusement, résidu persistant de la colonisation perdue en pleine guerre napoléonienne. C’est la langue des touristes, celle des français toujours attachés à cette île qui elle aussi est attachée à cette langue. Toponymie mauricienne : Bois Chéri, Poudre d’or, Pointe aux Canonniers, Mare aux Vacoas, Rivière du Rempart, Terre Rouge…Et puis, enfin, le créole, la langue de la rue, de la maison, la langue de la vie. Curieux mélange de vieux français, de bouts de dialectes indiens et africains, de bribes de mandarin. Il y aurait aussi à dire sur les langues des aînés, parfois encore pratiqués à la maison : le telugu, le tamul, le bhojpuri etc.

        Désormais, le créole s’imprime dans les livres grâce aux éditeurs et auteurs mauriciens qui la revendiquent. Ils font sonner les mots sur le papier comme le délicieux Comeraz dan vilaz (Commérages dans le village) de Jan Maingard. Un dictionnaire créole, aux rééditions constantes, existe désormais. Nathacha Appanah, écrivaine mauricienne qui écrit en français, parle de « la truculence » du créole. Il y a en effet quelque chose de délicieusement malicieux dans le créole. Les langues des colons ont fusionné dans ce garam masala langagier dont la saveur phonétique me réjouit.

            J’ai appris le créole à cinq ans lors de mon premier voyage à Maurice. Je n’ai rien perdu de sa compréhension mais à notre retour en France, ma mère a préféré me couper de cette langue familiale, celle des jeux avec mes cousins. Elle a intégré le réflexe des colonisés et, par peur de mon échec scolaire, a décidé de ne pas m’encourager à pratiquer sa langue. La France, les institutions mauriciennes me rappellent toujours à l’ordre auquel ma mère m’a préparé sur mon identité langagière : le créole n’est pas une langue, on ne peut pas suffisamment la prendre au sérieux pour la déclarer pratiquée, la faire imprimer sur des documents officiels. Par souci de cohérence éducative « à la mauricienne », ma mère m’a aussi inculqué l’anglais dès le CP, tous les soirs avant le coucher. Mon affinité pour cette langue est sans doute liée à ces instants maternels où j’avais ma mère rien que pour moi, à l’aise dans son rôle de professeure de langues (qu’elle occupait à Maurice), suffisamment présente pour que j’intègre l’anglais comme une langue maternelle, secrète, officieuse. Un lien souterrain entre ma mère et moi.