Proust : À la recherche des couleurs

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The Eve of Saint Agnes (1863), John Everett Millais

Les pages sensibles de Proust dans À la Recherche du temps perdu sont des dégustations littéraires qui convoquent un équilibre savoureux entre synesthésie et mémoire. Depuis quelques mois, je m’attelle à la lecture de ce monument. Dans La Prisonnière que je viens d’achever, il y a pléthore de somptueux passages dédiés à la couleur (le petit pan de mur jaune, la robe bleue et or de Fortuny etc.). Je ne résiste pas à en partager quelques uns avec vous, histoire de vous faire sentir un peu de mon expérience proustienne. À lire ces passages, la vue et le toucher donnent matière aux mots comme si la main caressait des plis d’étoffes délicates.

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Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ».

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La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque ambroisienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable, par ces mêmes transmutations qui, devant les gondoles qui s’avancent, changent en métal flamboyant l’azur du grand canal.

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Il me semblait que si j’avais pu la faire déshabiller et l’avoir dans sa chemise de nuit blanche, dans laquelle elle semblait plus rose, plus chaude, où elle irritait plus mes sens, la réconciliation eût été plus complète. Mais j’hésitais un instant, car le bord bleu de la robe ajoutait à son visage une beauté, une illumination, un ciel sans lesquels elle m’eût semblé plus dure.

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Nous revînmes très tard dans une nuit où, ici et là, au bord du chemin, un pantalon rouge à côté d’un jupon révélait des couples amoureux. Notre voiture passa la porte Maillot pour rentrer. Aux monuments de Paris s’est substitué, pur, linéaire , sans épaisseur, le dessin des monuments de Paris, comme on eût fait pour une ville détruite dont on eût relever l’image. Mais, au bord de celle-ci, s’élevait avec une telle douceur la bordure bleu-pâle sur laquelle elle se détachait que les yeux altérés cherchaient partout encore un peu de cette nuance délicieuse qui leur était trop avarement mesurée : il y avait clair de lune.

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Plus frais au contraire dans ma chambre, quand l’air onctueux avait achevé d’y vernir et d’y isoler l’odeur du lavabo, l’odeur de l’armoire, l’odeur du canapé, rien qu’à la netteté avec laquelle, verticales et debout, elles se tenaient en tranches superposées et distinctes, dans un clair-obscur nacré qui ajoutait un glacé plus doux au reflet des rideaux et des fauteuils de satin bleu, je me voyais, non par un simple caprice de mon imagination, mais parce que c’était effectivement possible, suivant dans quelque quartier neuf de la banlieue, pareil à celui où à Balbec habitait Bloch, les rue aveuglées de soleil et voyant non les fades boucheries et la blanche pierre de taille, mais la salle à manger où je pourrais arriver tout à l’heure et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’elles veinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que les portes-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel ou piquent ça et là sur la toile cirée des ocellures de paon.

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