Effet de sens

panorama encens

     Ce salon de thé, niché dans la discrétion d’une rue résidentielle, proposait une aguicheuse variété de brioches feuilletées. Je sélectionne un petit assortiment tant les interstices de la texture enroulée me mettent l’eau à la bouche. Après quelques tasses de thé, je finis par ressentir le besoin de faire un petit tour aux toilettes. En refermant la porte derrière moi, je suis soudainement happée par une odeur de chien mouillé comme si celle-ci avait su malicieusement se détacher de l’épiderme de son propriétaire, un peu à la manière dont on retire son manteau en entrant dans une pièce.

Cette odeur de poil animal m’encombre dans le petit cabinet des toilettes ; je m’accroche dès lors au souvenir du salon de thé qui renferme dans cette petite pièce ce désagrément olfactif. En plein désespoir sensoriel, je m’accroche désormais aux saveurs de praline et de gianduja des petites brioches feuilletées. La pestilence inhospitalière finit par attaquer le souvenir moelleux que je venais tout juste de confectionner dans ma mémoire. Je me ressaisis, j’essaie de ne pas me laisser submerger : le souvenir de la saveur se doit de triompher de l’odeur. Un peu étourdie par l’intensité de ce qui vient de se jouer, je quitte vite le cabinet pour reprendre mes esprits et mes repères.

Publicités

Le salon de thé, cette quête proustienne

Le goût du café au lait matinal nous apporte cette vague espérance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plissée qui semblait du lait durci, quand la journée était encore intacte et pleine, se mit à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour.

Le Temps retrouvé, Marcel Proust

Madeleine

Je ne peux m’empêcher encore et encore d’être à l’affût DU salon de thé et, qui plus est, je reviens régulièrement sur ce sujet (ceux qui ont l’habitude de me lire ont dû remarquer le trait obsessionnel de la tasse et de la théière). J’en suis venue à me poser la question de ce qui pouvait bien se tramer derrière cette quête perpétuelle, ce faire retour vers ce même sujet. Chercher, trouver, expérimenter le lieu ; écrire encore et encore sur le salon sous toutes ses coutures, ses objets, son ambiance, ses textures…

Le salon de thé est indéniablement lié à mon anglophilie bien ancrée mais, au-delà de cela, c’est tout un monde sensible auquel j’aspire à me connecter et qui semble se cristalliser dans ces lieux. Point besoin de déguster du thé, une tasse de café ou de chocolat me suffit tant que des théières sont bien en vue comme autant de petites idoles rassemblées…

Papier peint et murs tapissés me procurent une sensation d’enveloppement et de protection que je ressens avec la même intensité lorsque je me sens douillettement enroulée sous les plis de ma couette. Les motifs au mur me procurent un plaisir hypnotique d’évasion, où je commence à déconstruire le thème répété, à le démanteler, le recomposer, un peu à la manière dont l’imagination s’investit en pleine contemplation des nuages.

Les objets, tasses, théières et pots, deviennent des territoires sensibles, parés et vulnérables : lustré, lissé, émaillé, patiné, ébréché, craquelé. Objets du vécu, de famille, familier, du foyer.

Rituel sensuel du parfum, de la teinte, de l’arôme.

Tranche de gâteau qui ramène au goût moelleux de l’enfance.

Attention flottante et bercement au gré des conversations : bribes de moments intimes et petite mondanité de vieilles élégantes s’entrelacent.

Le salon de thé, c’est pour moi plonger dans une démarche mémorielle. C’est retrouver ce sentiment sécurisant et dorlotant dans la quiétude des tissus et des mots. C’est re-sentir, c’est être à la recherche du sentiment apaisant qui a eu lieu et qui s’endort et qui se perd parfois en soi.

***********

Mes salons de thé à Paris :

La Bossue, 9 rue Joseph de Maistre, 75018 Paris.

Thé-Ritoire, 5 rue de Condé, 75006 Paris.

T’Cup, 16 rue des Minimes, 75003 Paris.

Tea Thé Tcha, 119 rue de la Glacière, 75013.

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus,  75012 Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, 75009 Paris.

In/thé/rmezzo

teatime

       À l’entrée, un léger rideau vaporeux. L’odeur du crépitement. Instant suspendu, écarté de l’impatience et du grouillement citadins. Là, les tapis persans à franges couvrent et dévoilent le bois fatigué du parquet. Les pans en coton blanc bordent les tables. Vision de ma mère que j’agrippe dans sa robe de dentelle blanche.

Les symphonies de la chaîne de radio classique s’immiscent discrètement aux conversations intimes de certains, dans la lecture romanesque d’autres. Échappée momentanée des pensées latentes, préoccupantes.

Mouvement lent de la fumée qui épouse la courbe du bec verseur. Infusion paisible des feuilles flottantes. Motifs bleu et blanc, ébréchures d’un autre temps sur la tasse. Contours lisses et maternels de la porcelaine encore brûlante. Les doigts refermés sur la anse, posés sur le couvercle, l’écoulement sonore du liquide. Plongée parfumée de la couleur ambrée. Rythme délicat et enveloppant, loin des signes du dehors.

*****************

Quelques adresses de salons de thé au charme discret avec musique classique, loin du tapage de l’instagrammable :

Tea Mélodie, 72 boulevard de Picpus, 75012 Paris.

Violetta et Alfredo, 30 rue de Trévise, 75009 Paris.

Tea House Theater, 139 Vauxhall Walk, Vauxhall, Londres.

Prendre le temps, prendre le thé

 

 

 

Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.

(Le Temps retrouvé, Marcel Proust)

        Rouen, le temps d’une journée. Peut-être pas un instant de grâce mais tout au moins un moment amical, paisible et chaleureux qui se cale harmonieusement aux fêtes de fin d’année. Lors d’escapades, mon esprit se perd souvent dans un maillage littéraire et artistique si je ne suis pas prise d’une impression proche du syndrome de Stendhal. Un enthousiasme sérieux m’accapare lors de ces fuites souvent solitaires.

Mais ce jour-là, je suis avec mes proches, je suis gagnée par leur bonne humeur et leur tranquillité. Je ne déborde pas dans ma tête : la promenade volontairement solitaire n’aura pas lieu, je suis bien entourée, nul besoin de convoquer des compagnons imaginaires pour rendre ma flânerie plus vivante.

Peut-être Rouen a-t-elle la bonne échelle pour ce temps suspendu, en bonne compagnie ?

Se régaler des colombages dans la rue pavée du Gros-Horloge où le temps file au rythme de la flânerie et du bavardage.

Se perdre par curiosité dans les dédales exigus qui percent la raffinée rue Saint-Romain.

Se réjouir à la vue de son assiette en porcelaine où s’épanouit une crêpe garnie de compote de pommes et arrosée d’un filet généreux de sauce caramel au beurre salé.

Se réfugier douillettement, par temps glacial, dans un salon de thé. Y Déguster la vue de la fumée s’extirpant de la théière et piocher à la fourchette d’infimes bouchées de ce précieux moment réconfortant et insouciant.

*********

Deux adresses gourmandes qui ont comblé ce temps à Rouen :

Crêperie Saint-Romain, 52 rue Saint-Romain.

Salon de thé Dame Cakes, 70 rue Saint-Romain.

Brèves de salon de thé

tea-cup

L’oreille qui flâne ( ou l’expérience du eavesdropping )

À peine assise, le nez dans mon livre, je suis à portée des conversations de tous, consciente de l’intranquillité passive qui va se faire sentir tôt ou tard : ma concentration sera malmenée, bousculée, cognée par des flots de paroles et des transactions de mots pêle-mêle. Dans les premières minutes, au hasard d’une conversation attrapée, j’épierai et épongerai bien malgré moi les émotions d’autrui, l’intimité qui s’ouvre du fond de la bouche. Puis, progressivement, cette écoute clandestine me fera délaisser ma lecture et remplira discrètement mes carnets…

*********

Le salon de thé, ce lieu douillet qui se prête aux conversation entre vieilles amies (en âge et en durée d’amitié) : la routine des courses, les petites tracasseries du quotidien, ce corps qui vieillit et tout en creux, la mort au détour d’une théière et d’un pot de lait. Ressortent de là, des instants inattendus d’humanité vulnérable et de profonde mélancolie.

**********

Une grand-mère décrit à sa vieille amie ce que sa petit-fille, enfant anxieuse lui aurait dit : « Mamie, tu sais, tout va passer, sauf la mort… ».

**********

Deux amies, particulièrement âgées, visiblement très proches :

« T’en as marre? …Tu veux mourir ? »

-Je sais pas. Tout ça, c’est absurde. J’ai l’impression que j’emmerde tout le monde.

« Tu m’emmerdes pas, moi. »

**********

Brèves mélancoliques,  parfois touchantes par sa vérité crue et intime.